Musique

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Venu du grand froid, ±0 de Christoph Marthaler est un spectacle délicieusement givré

17 septembre 2011 | PAR Christophe Candoni

C’est à Nuuk, la capitale du Groenland, que l’iconoclaste metteur en scène suisse Christoph Marthaler et son équipe d’artistes fétiches ont monté et joué « ±0 » (Plus ou moins zéro degré), la première création présentée au Festival d’Automne qui vient de démarrer. Parti pendant plusieurs semaines à la découverte de ce territoire ignoré par les gens de culture, Marthaler rapporte ce spectacle étonnant, à la fois théâtral et musical, aussi drôle que déconcertant. Avec sa fantaisie habituelle, son sens de l’humour doux-dingue, son ironie teintée de mélancolie si caractéristique, loin de tout didactisme et de discours ronflants, Marthaler convoque sur le plateau un ailleurs totalement subjectif et propose aux spectateurs européens, aussi bien ceux des Wiener Festwochen, de la Volksbühne de Berlin, du London Festival  que du Théâtre de la ville à Paris, une démarche d’ouverture à l’autre et à l’étranger. Il cherche à nous désinstaller.

Sur les accords graves d’un piano, des anonymes entrent en scène. Ils traînent derrière eux un énorme frigo, sont emmitouflés dans des grosses combinaisons et doudounes de circonstances et prennent le temps qu’il faut pour s’extirper de leur équipement polaire. Ils se mettent à table, murés dans la lecture et le silence. Sans parler la même langue, ils sont les membres d’une petite communauté  mais restent repliés sur eux-mêmes, interpellés par une étrange voix sortie d’un mégaphone posé au sol.

On perçoit l’existence fragile de ces êtres en ballottage, présentés dans l’attente, en transit. A travers eux, le spectacle fait le portrait d’une civilisation en péril, celle des habitants du Groenland, confrontés à la fonte des glaces qui constituent majoritairement leur espace vital et qui, à terme, menace leur survie. Ainsi, ils vivent de manière improbable, le jour comme la nuit, au milieu d’un gymnase. Ce drôle d’espace (conçu par la scénographe Anna Viebrock) est à la fois refuge et prison et les renvoie à eux-mêmes, à leur solitude, leur isolement, leur incapacité à se parler… Ils doivent inventer un nouvel « être ensemble », ce à quoi ils parviennent grâce au recours essentiel à la musique : un mélange d’airs folkloriques et de grande musique revisitée (on y chante aussi bien Beethoven, Mozart, Purcell, Haendel que « Il n’y a pas de bière à Hawaï donc je ne vais pas à Hawaï »). Plutôt qu’un quelconque avatar de communication virtuel, le chant devient leur langage commun.

La représentation est un peu comme le livre de sable de Jorge Luis Borges évoqué dans la deuxième partie du spectacle, impalpable, suspendue, infinie. C’est aussi cela qui est réjouissant devant une réalisation de Marthaler : son caractère déconcertant, insaisissable, dont le sens échappe parfois. La patience aura trouvé ses limites auprès de bon nombre de spectateurs qui quittaient la salle au compte goûte le soir de la première. C’est vrai, le temps, étiré, s’écoule et se fait sentir mais on ne s’ennuie pratiquement pas tant le spectacle regorge de trouvailles multiples, souvent insolites et décapantes. On assiste à des petits numéros, des micro situations souvent très drôles, parfois simplettes, frôlant l’absurde. Une jeune fille se dandine joyeusement sur un cantique (« Mon âme te cherche toi mon Dieu ») comme si elle dansait sur de la musique pop, des hommes et des femmes se jettent à répétition contre les murs verts matelassés, une autre s’enferme dans une énorme litière et entame un air lyrique. Marthaler montre l’indifférence et l’incommunicabilité entre les gens dans les sociétés contemporaines. Il faut voir le réjouissant ballet d’acteurs hilarants qui shootent dans des téléphones portables comme ils joueraient au hockey. Puis ils parviennent à boire ensemble, à rire de bon coeur, à chanter à l’unisson ou se recueillir autour de Jürg Kienberger et son magique harmonica de verre. Cela finit par ressembler à une veillée entre amis, avec ses fulgurances et ses temps morts. Au fur et à mesure, on s’attache énormément aux personnages car Marthaler présente surtout une formidable aventure humaine.

 

 

Et maintenant on va où: comédie libanaise coup de coeur, féminine et féministe, par la réalisatrice de Caramel
Du bon, du vrai, du rire aux éclats Bénureau joue les Indignes au Splendid.
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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