Musique
Une Résistance toute simple : retourner en concerts

Une Résistance toute simple : retourner en concerts

17 novembre 2015 | PAR Bastien Stisi

Depuis le 13 novembre, la rédaction de Toute La Culture est en deuil suite aux attentats qui ont laissé un peuple entier dans la peine et la peur. Bastien Stisi en est depuis trois ans le chef de la rubrique musique. Son travail est de faire connaitre, rendre compte de l’actualité des scènes musicales et d’aiguiser la curiosité des futurs spectateurs. Il n’est pas mort. Il n’était pas au Bataclan vendredi. Lui non. Mais il a perdu amis et confrères dans l’assaut. Il signe aujourd’hui une tribune à la première personne.

« Je suis vivant et en bonne santé. Compte tenu des événements récents, des activités professionnelles (qui sont aussi ma passion) et des lieux que je fréquente, je suis un homme extrêmement chanceux.

Le droit m’est ainsi encore accordé de me projeter, et même de m’interroger. Aussi, au-delà des débats géopolitiques, religieux, socioculturels ou anecdotiques qui fleurissent et inondent les ondes hertziennes, les pages html et les écrans télévisuels depuis les attentats, tragiques et impensables, de ce vendredi 13 novembre 2015, une question m’obsède tout particulièrement. 1 000 autres se bousculent bien sûr, mais je veux parler de celle-ci. Une question improbable hier mais ordinaire aujourd’hui, qui revient si souvent dans ces conversations obsessionnelles que l’on engage, la rage au cœur et la tristesse au visage : faut-il prendre le risque, après les attentats du Bataclan, de retourner dans ces salles de concerts ?

En ce qui me concerne, je le prendrai. C’est un choix qui s’avère plus facile pour moi que pour d’autres, ayant appris la tragique et insoutenable nouvelle, vendredi soir, par le biais des réseaux sociaux, d’i-Télé et des coups de téléphone affolés des amis, et pas par le biais de mes propres yeux. Je souhaite de tout cœur que ceux et celles qui y ont passé les heures les plus abominables de leur vie vendredi soient capables d’en faire autant, et le plus rapidement possible. Bien que j’imagine, avec empathie et effroi, les traumatismes qu’il faudra dépasser pour en arriver jusque-là.

Retourner en concerts donc. Non pas parce que je considère que cela ne représente pas de risque. Car il semblerait que nous soyons « en guerre », comme l’ont précisé certains. Et si la foudre ne frappe pas deux fois au même endroit, il faut bien reconnaître que ce n’est pas l’un des bras dangereux de la Nature qui a frappé en plein cœur la populace parisienne ce vendredi 13. Le risque est partout, le risque est nulle part. Des mouvements de foule se déclenchent lorsqu’éclate une ampoule, ou qu’un badaud croit deviner les signes annonciateurs d’un danger potentiel. C’est l’esprit conditionné par une normalité acquise  qui doit prendre le temps de s’habituer à un conditionnement nouveau.

Je vais laisser François Hollande enfiler, avec assurance semble-t-il, ses habits nécessaires et relativement nouveaux de chef de guerre, et rendre visite à sa manière à cet État islamique dont les actions nous aurons fait verser tant de larmes amères au cours des dernières heures. J’ignore où cela mènera, ayant renoncé à la géopolitique il y a bien longtemps, au moment de décider le cursus que j’allais emprunter, au terme de la licence d’histoire que j’achevais alors, bien loin de ces lieux de bruits et de vies que je fréquente de manière chronophage et jouissive depuis plus de 3 années maintenant.

Ma manière d’agir à moi corrélera avec celle exprimée par ce twittos inspiré, qui en plus d’être très drôle, incarnait à la perfection une certaine forme de Résistance qu’il allait être nécessaire d’interroger avant de pouvoir la mener.

Ma Résistance à moi sera donc de retourner en concerts, et très rapidement. A priori dès ce jeudi pour Fidlar au Trianon (le second album est aussi fou et déluré que le premier), si la date est belle et bien maintenue, le concert de Manson lundi et la soirée des 10 ans de Believe mardi ayant été (logiquement) annulées.

Résister, en continuant, sans craindre le pire, de parler de ce qui se passe dans ces endroits sombres, mais où la lumière circule tout de même avec une abondance dématérialisée. Continuer à sourire d’une moquerie gentille, lorsque des groupes anglophones nous saluerons avec un Français aléatoire mais quand même sexy, ou lorsqu’un groupe de pop tout lisse saluera sincèrement la foule après un rappel, comme s’il ne s’attendait vraiment pas à ce qu’il y ait encore du monde à son retour sur scène…Continuer à commander des bières dégueu au bar, à 8 euros pièce. Continuer à râler devant le fait qu’à Paris, personne ne bouge pendant les concerts, sachant que je ne suis personnellement capable de bouger que ma nuque et d’effectuer un vague mouvement de la tête, dans les moments les plus excitants. Continuer à écrire des phrases compliquées et très conceptuelles afin de décrire des choses qui sont en réalité très simples, et qui pourraient se résumer à l’alchimie, naturelle ou factice, qui se fait entre un ou plusieurs talentueux émetteurs, et des centaines (lorsque l’on fait sold out) d’attentifs récepteurs.

Continuer à fréquenter ces lieux de débauches ordinaires et de rédemptions primaires où des camarades, connus ou inconnus (nous avons perdu plus de 180 amis potentiels vendredi), sont tombés au cours d’une guerre asymétrique qui n’aurait jamais dû les concerner. Gloire à vous mes amis, pensées éternelles.

Y retourner, et ne pas penser que je suis en danger dans ces lieux-là. Penser aux odeurs de bières qui trempent les sols et aux sudations qui trempent les cols. Mais pas à l’odeur de la poudre et du sang.

Penser à ces sourires sincères, à ces pas de danse mal assurés, à ces pogos mal agencés, à ces phrases que l’on prononce lorsque le set en vaut la peine (« putain, il est bon le mec »), à ces applaudissements, mesurés ou exaltés, qui viennent conclure ces échanges. Mais pas aux regards figés, qui ne changeront plus d’horizons.

Penser à ces ami(e)s, à ces camarades, à ces copains et copines, à ces collègues que je croise et que je retrouve dans ces lieux chéris dès lors que je franchis le seuil de ces enceintes dont nous sacralisons les noms, l’histoire et les combats de vie. Mais pas à ces assassins lâches, ignobles, et vénéneux, violents et pervers jusque dans l’acte de chair pour lesquels certains d’entre eux combattent sans vraisemblablement savoir de quoi il s’agit (des dizaines de vierges à dépuceler, sérieusement ? Pour l’humanité, que quelqu’un fasse découvrir Tinder à ces frustrés…)

Je vais continuer à aller en concerts. Sans jamais oublier hier mais en ne craignant pas demain. Et si je dois me retourner en sursaut durant le climax d’un morceau en train d’être interprété, c’est qu’un ami aura reconnu mes cheveux ébouriffés et mes bouchons oranges dans les oreilles à travers la foule, et aura posé sa main sur mon épaule. « Hey ça fait longtemps ! J’te dois pas une pinte tiens ? »

Visuel : (c) Robert Gil, lors du concert de Godspeed You ! Black Emperor au Bataclan en avril dernier

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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