Pop / Rock

[Live report] Godspeed You! Black Emperor au Bataclan

[Live report] Godspeed You! Black Emperor au Bataclan

23 avril 2015 | PAR Bastien Stisi

« La seule chose qui est certaine, c’est que tout ça va bientôt s’effondrer ». C’est sur cet adage résonnant à merveille avec la philosophie globale de leur label Constellation Records (A Silver Mt. Zion, Ought, Jerusalem In My Heart…), contestataire et salutaire à souhait, que s’est battis la route sinueuse et essentielle de Godspeed You! Black Emperor, en pèlerinage hier soir devant un Bataclan archi complet (une deuxième date identique suivra ce soir) devenu le temps de deux heures cathédrale dédiée à la gloire du post-rock symphonique.

Et pas question d’attendre l’effondrement du Monde sans en contester les fondements et les aboutissants. Alors, les Canadiens se sont appliqués (« comme toujours », témoignerons les plus fidèles) à bâtir l’alternatif, en se chargeant eux-mêmes de cette déconstruction. Et paradoxalement, alors qu’aux vrombissements du sol ont déjà répondu les sifflements d’un violon abyssal, c’est le mot « Hope » qui apparaît d’abord sur les écrans. Le mot disparaîtra et réapparaîtra à intervalles irréguliers durant cette longue introduction mêlant guitares ciseleuses, percussions lourdes et violons anxiogènes. Brouillages de pistes, brisement des tympans.

La lumière, tamisée et trompeuse, empêche d’abord de distinguer correctement ce qui est l’instrument et ce qui est l’homme. On parle de « lumière », et pas de « jeu de lumière » : car la scène ne sera éclairée que d’une seule et même manière durant l’intégralité du concert. Sur scène, ils sont huit, disposés comme dans un tableau de Bruegel, ensembles et éloignés, un peu comme ces guitares, ces percussions et ces cordes, qui paraissent chez Godspeed séjourner en autarcie, avant de se retrouver, au hasard des tracés et d’une longue plage de plusieurs minutes, afin d’exulter à la face du convenu.

En retrait, entre la fosse et le hall d’entrée qui mène au boulevard Voltaire (entre le monde des Vivants et celui des Morts ?), bobines, pellicules et matériel de projection sont disposés sur une petite scène surélevée. Directement projetées en live (par Karl Lemieux), ces vidéos prennent le pouls du son, et permettent à celui-ci de battre de manière plus conséquente encore. Le terme de « live cinétique », une fois n’est pas coutume, n’est pas ici galvaudé.

Plutôt, il est porté à son apogée, tant on a l’impression parfois d’assister à un ciné concert subversivement figuratif, qui efface les acteurs au dépend de leurs propos (on les oublie parfois, en se perdant dans les images) à l’instar de cette séquence captivante proposant la vision d’un immeuble en construction (ou en déconstruction ?) d’abord filmé de bas en haut, avant de l’être du ciel. C’est ce post-rock qui frôle les sous-sols avant d’exploser dans les airs. Cet immeuble, et la métaphore est évidente, il semblera même exploser durant l’intensif « Mdalic », issu d’Allelujah ! Don’t Bend ! Ascend ! Les cavaliers de l’Apocalypse, l’Ancien Testament se serait trompé, annoncent le désastre non pas avec l’aide des trompettes, mais avec celle des guitares, des cordes, des percussions tambourineuses, avec celle de ces longues plages ampoulées et hantées par les démons ordinaires.

Après une heure de set et une référence à sa propre discographie par le biais du son, et aussi par celui des images (on reconnaît sur les écrans l’aile de l’avion de Yanqui U.X.O, la bâtisse isolée d’Allelujah ! Don’t Bend ! Ascend !, le lettrage arabisant de Slow Riot for New Zero Kanada…), les percussions martiales et les guitares faiseuses d’angoisse annoncent, enfin, l’arrivée d’Asunder, Sweet and Other Distress, le dernier album du groupe dont on avait noté la belle faculté à accumuler au sein du même écrin les instants de désordre chaotique (« Lamb’s Breath ») et les instants d’ivresses héroïques (« Piss Crowns Are Trebled »), et parfois même au sein du même morceau, comme sur le brillant « Peasantry or ‘Light! Inside of Light!’ ».

Poils hautement hérissés, larmichettes au coin de l’œil (tout ça prend méchamment aux tripes), un groupe qui quitte le plateau sans avoir prononcé le moindre mot (mais en ayant partagé mille émotions contraires), applaudissements effrénés d’une foule évidemment conquise. Ceux-ci dureront 10 minutes, ininterrompus et bruyants. Et parce que chacun refuse de prendre la direction de la sortie, et que l’ovation est à la hauteur de ce qui vient de nous être proposé (c’est-à-dire : sublime), le groupe reviendra interpréter un dernier morceau, donnant enfin un sens à ce qu’implique la notion de « rappel »…Le plus grand pour la fin : c’est « Moya », ses violons souffreteux et ses montées dérisoires, qui clôturent finalement le concert immense, bouleversant, vital de ces Canadiens qu’il faut absolument voir en live une fois au moins (ce soir, à l’occasion de leur deuxième date au Bataclan ?) avant que le Monde ne finisse vraiment par s’effondrer dans un ultime fracas.

Visuels : (c) Robert Gil

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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