Classique

Troisième édition du Festival Via Aeterna à Mont Saint-Michel

Troisième édition du Festival Via Aeterna à Mont Saint-Michel

12 octobre 2019 | PAR Victoria Okada

Le Mont Saint-Michel accueillait pour la troisième année consécutive le Festival de musique sacrée « Via Aeterna ». Du 26 septembre au 5 octobre, des concerts vocaux et instrumentaux se sont organisés autour du patrimoine de l’humanité de l’UNESCO sur lequel tout convergeait, telle une apothéose, le dimanche 6 octobre. Nous étions présents sur le Mont ce dernier jour du Festival.

Avranches, Granville, La Lucerne d’Outre-mer, Carolles, Pontorson, Genêts, Coutances, Saint-Jean-le-Thomas, Saint-Pair-sur-mer, Mortain-Bocage, Ardevon… Plus d’une vingtaine de scènes sur ces villes ont servi de lieux de concerts, où se sont produits quelque 300 artistes. Le prolongement de la durée du Festival sur deux week-ends au lieu d’un a permis une augmentation de fréquentation de 15 %. Quelques « stars » de la musique classique (Barbara Hendricks, Renaud Capuçon…) et des artistes connus (Ensemble Aedes, Chanteurs d’oiseaux…) côtoyaient des musiciens et ensembles spécialisés essentiellement dans la musique ancienne dont le public est plus ou moins limité. Ce mélange est bien l’une des spécificités de ce Festival et contribue à faire connaître la notoriété de la manifestation.

Beau mélange de styles

Parmi ces groupes à des répertoires spécifiques, l’Ensemble Irini, constitué de trois mezzo (deux mezzo-sopranos et une mezzo-contralto), présente un programme « Maria Nostra : chants du culte marial en Méditerranée ». Ave Maria syriaque en araméen, psaume-chant de moniales en grec orthodoxe, chant de deuil d’Asie mineure, litanie d’appel de la pluie de Chypre, Livre Vermeil de Montserrat… sont magnifiquement chantés dans une résonance vocale harmonieuse et transparente avec dans différents accents selon la langue et la région dont chaque chant est issu. La Chimera offre quant à elle un fascinant métissage musical dans « Gracias a la vida : du baroque des missions jésuites au folklore sud-américain ». Les deux chanteuses sont impressionnantes dans leur capacité de changer de registres en modifiant la manière de projeter la voix selon la partition, d’un chant anonyme de XVIe siècle à la composition de nos jours. Il est tout aussi impressionnant d’entendre des pièces, composées à l’écart de quelques siècles (Cinco siglos igual de Léon Gieco, né en 1951, et Ay del alma mia d’Andrés Flores, 1690-1754), ressemblent jusqu’à se confondre… Sur certaines pièces, des flûtes andines et des percussions traditionnelles apportent une touche locale bien plaisante. Toujours dans le mélange de traditionnel et du classique, la violoncelliste Astrig Siranossian interprète des pièces qui exigent une grande maîtrise de l’instrument tout en vocalisant des mélodies arméniennes. La Suite n° 1 pour violoncelle solo de Jean-Sébastien Bach, « révisée » par Komitas qui introduit des chants arméniens, est particulièrement inspirante ; l’œuvre montre que malgré la différence d’expression, l’aspiration demeure la même, et la violoncelliste vit cette aspiration de l’intérieure de la composition et dans sa profondeur. Le son qu’elle produit de son instrument (Ruggieri de 1676) fait transparaître la dimension spirituelle universelle et nous procure une grande fraîcheur.

Association inattendue d’instruments et de voix


Dans la musique instrumentale, deux concerts ont particulièrement attiré notre attention. Le premier, « Les neveux de Corelli » par Repicco (violon et théorbe) dans des sonates d’Arcangelo Corelli et de Francesco Maria Veracini (1690-1768) et le Concert Royal n° 2 de François Couperin. Le duo hongrois-norvégien, plébiscité par le public du Festival EEEmerging (Emerging European Ensembles) à Ambronay, recueille un grand succès par l’originalité de sa sonorité, mais surtout par la franchise de ses discours, souvent énergique et pétillant.

Le quatuor de saxophones Zahir et les Chanteurs d’oiseaux s’amusent à trouver des transcriptions ou échos de chants d’oiseaux dans des œuvres de Dvorak. La Colombe sauvage, inspirée du conte de Karl Jaromir Erben, recense tourterelles, pigeons, pics, buses et autres colombidés, alors que le Quatuor américain introduit, selon un musicologue, des chants d’oiseaux entendus au bord de Turkey River et ceux de tangara écarlate et d’oiseaux de large, qui préfigurent le retour en Bohème. Les quatre saxophonistes réussissent à reproduire une épaisseur orchestrale dans la première pièce tandis que toutes les qualités de l’écriture pour cordes sont respectées dans l’interprétation de la dernière. Avant chaque œuvre, les deux chanteurs d’oiseaux commentent les chants de volatiles que le public va entendre, en éclairant ainsi sous un angle nouveau des pièces composées purement pour des instruments.

D’un genre nouveau, un concert silencieux a lieu dans le cloître fraîchement restauré. Deux jeune pianistes, Nathanaël Gouin et Tanguy de Williancourt joue des extraits des Harmonies poétiques et religieuses de Liszt sur un piano « Silent » de Yamaha ; les auditeurs les écoutent grâce à un casque connecté et peuvent librement déambuler dans les galeries. Le son du piano est doux et poétique, la qualité du son est superbement transmis, à part de très brèves interruptions chaque fois qu’on passe devant un colonne du cloître. Une belle idée pour ce lieu voué au silence

« English voices » par l’Ensemble Aedes et Vivaldi par Carlos Mena et Ricercar Consort


Dans le réfectoire des moines, l’une des salles les plus vastes de l’abbaye avec l’Église abbatiale, lEnsemble Aedes sous la direction de Mathieu Romano séduit une fois de plus le public empressé de l’entendre, cette fois-ci dans un programme dédié à la musique de Britten et de Purcell. Parfois accompagnés d’orgue ou de harpe, les chanteurs se placent dans des dispositions différentes pour varier des sources vocales en fonction des pièces, qui sont d’ailleurs spatialisées pour certains. Créant ainsi un espace sonore pour chaque partition, et permettant à l’auditoire de se plonger au cœur d’un souffle musical ; leurs chants nous offrent une sensation vibrante, rafraîchissante et du bien être. Et toute la salle trouve un brin de sa nostalgie avec Michelle ma belle de Beatles chanté a capella en bis.

Le concert de la clôture à l’Église abbatiale est confié au Ricercar Consort dirigé par Philippe Pierlot, avec le contre-ténor alto Carlos Mena. Ils interprètent en guise d’introduction une courte pièce symphonique de 1705, la Sinfonia al Sepolcro de Marc Antonio Ziani (ca. 1653-1715). Puis, deux « tubes » de la musique baroque, Stabat Mater en fa mineur et Nisi Dominus en la majeur de Vivaldi. Carlos Mena brille dans ses vocalises extrêmement habiles, en particulier dans l’Amen final de chaque pièce ; il place sa voix cristalline sans difficulté dans un tempo allant qui perce l’orchestre sans que les notes ne se perdent dans la grande nef. Lorsque Philippe Pierlot joue de la viole dans Nisi Dominus, le chanteur se place en arrière pour faire passer la ligne mélodique de ces cordes, ce qui crée un bel effet.

Le Festival poursuivra son aventure encore plus intense l’année prochaine avec une programmation toujours variée et inspirante.

photos © Victoria Okada

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