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La Pellegrina ou l’aube de l’opéra baroque à Innsbruck

La Pellegrina ou l’aube de l’opéra baroque à Innsbruck

31 août 2020 | PAR Gilles Charlassier

Légèrement adapté en raison de la crise sanitaire, l’édition 2020 du festival baroque d’Innsbruck propose de redécouvrir un des premiers avatars du genre opéra, le cycle de six intermèdes de La Pellegrina. Sous la houlette d’Eduardo Egüez, les choeurs de Coro Voz Latina et de NovoCanto et l’ensemble La Chimera accompagnent Alicia Amo et Valerio Contaldo dans cette lecture investie où les séductions de la musique compensent les limites de la scénographie du concert.

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Le festival d’Innsbruck n’a pas baissé les bras devant la pandémie. A l’image de l’Autriche, qui n’a pas voulu sacrifier sa vie culturelle sur l’autel de la prévention sanitaire, le rendez-vous de musique baroque au cœur du Tyrol n’a pas renoncé à son édition 2020, seulement adaptée en fonction des contraintes actuelles – une jauge réduite à moitié avec un siège sur deux strictement condamné, le port du masque pendant les déplacements en salle, mais non prescrit lorsque le spectateur est assis, quelques consignes dans la circulation des personnes. Et l’identité des Festwochen der alten Musik Feswochen, qui depuis plus de quatre décennies n’a cessé d’exhumer des opéras méconnus, n’est pas altérée par les circonstances, même si les possibilités scéniques se révèlent réduites. Après la redécouverte, en concert, de la Leonora de Paër au Tiroler Landestheater, et L’empio punito de Melani à la Haus für Musik, avec de jeunes solistes et une scénographie, le troisième opus de ce cru 2020 revient, dans cette même grande salle de la Haus für Musik inaugurée en 2018 sur les fonds baptismaux de l’opéra.

Commande pour les somptueuses festivités du mariage de Ferdinand de Médicis et Christine de Lorrraine au Palais Pitti de Florence en 1589, la pièce mythologique de Bargagli, La Pellegrina, a été créée, en imitation avec le théâtre antique, avec des intermèdes musicaux, joués entre chacune des six parties de l’ouvrage. Si la postérité a oublié la création du dramaturge, elle a en revanche retenu les six intermèdes, qui sont considérés comme l’un des actes de naissance du genre opéra. Fruit d’un travail collectif – chose courante à l’époque – de six compositeurs (Cavalieri, Malvezzi, Marenzio, Caccini, Bardi et Peri), le cycle mêle écriture madrigalesque et monodie accompagnée, avec un indéniable sens de l’expressivité dramatique qui relie des séquences sans continuité linéaire a priori.

C’est de ces affinités poétiques que tire parti Edoardo Egüez, avec ses musiciens de La Chimera, et les choeurs de NovoCanto et Coro Voz Latina. Le sens de la couleur et du sentiment affleure dès la Sinfonia d’ouverture de L’armonia delle sfere, puisée dans le corpus de Striggio. Sans interférer avec la lisibilité du texte, les textures instrumentales ne se contentent pas d’un accompagnement, et nourrissent la palette expressive, au gré des polyphonies à géométries et climats variables, du contrepoint au chatoiement mélodique. Les interventions solistes, des déités et des prosopopées, sont assumées par Alicia Amo et Valerio Contaldo, qui restituent efficacement les esquisses successives de personnages, par un chant qui n’oublie pas les qualités d’un texte – même si ça et là l’articulation cède le pas aux séductions de la voix. Les éléments de dramaturgie scénographique réalisés par Raúl Iaiza, qui se limitent essentiellement à des contrastes de lumière façonnant des degrés d’intimité ou de magnificence en symbiose avec la musique, participent de la progression dramatique, jusqu’à l’irradiant triomphe final, de La discesa d’Apollo e Bacco col Ritmo e l’Armonia, porté par une irrésistible balancement rythmique. Ce sera un bis évident, et un hymne à la naissance d’un style nouveau à l’époque, qui deviendra le Baroque.

Gilles Charlassier

Innsbrucker Festwochen der alten Musik, La Pellegrina, 28 août 2020

©Innsbrucker Festwochen/Lercher

 

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