Rap / Hip-Hop
[Chronique] « Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters » : branleur et jouissif

[Chronique] « Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters » : branleur et jouissif

02 janvier 2014 | PAR Bastien Stisi

Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters

[rating=4]

Avec le très évocateur Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters, Orelsan s’offre une cure de jouvence et une replongée dans une jeunesse branleuse et auto-dérisoire en faisant renaître de ses cendres les Casseurs Flowters, le duo qu’il formait il y a une dizaine d’années avec Gringe, son compère des premières heures.

Début des années 2000. Du côté de la Basse-Normandie et de la ville de Caen, deux jeunes aspirant rappeurs s’essayent au hip-hop teenager et fondent les Casseurs Flowters, référence nominale aux deux méchants idiots et balourds du très générationnel Maman j’ai Raté l’Avion. Ensemble, et avec un humour déjà bien acéré, le duo accouche d’un unique minidisque en 2004 (Fantasy : Episode 1), et surtout, du surnom bien mérité de « groupe de rap le moins productif du monde ».

L’un, Orelsan, connaîtra alors une ascension fulgurante et un succès retentissant avec deux albums éminemment salués (Perdu d’Avance, Le Chant des Sirènes), enchaînera les dates à guichets fermés et les collaborations prestigieuses (Stromae, Biolay, The Toxic Avenger, Maître Grims…). L’autre, Gringe (à ne pas prononcer « Greenje », on s’en souviendra), s’écartera un temps de la professionnalisation hip-hop, mais parviendra tout de même à coller ses lyrics inspirés aux côtés du premier cité (le polémique « Saint-Valentin », le tube « Ils Sont Cools »).

« On est resté bloqué sur les vieilles vannes de lycée, si t’as pas de nouvelles histoires on va les remastériser » : à l’image des paroles de « Regarde comme il fait Beau (Dehors) », les deux rappeurs caennais ressassent sur ce premier véritable album du groupe une jeunesse qui se confond avec l’adolescence, et fait ressortir des placards les valises d’une période passée entre collocation bordélique, alimentation calorique, soirées aux préoccupations alcooliques et sexualité catastrophique.

Loin d’être parfaitement futile et de se contenter de la matérialisation séculaire d’un délire d’adolescents immatures, l’album suinte la loose, mais parvient à force d’humour et de punch-line efficaces (« T’as la virilité d’Mika qu’encule un arc-en-ciel », « J’ai tellement tuné mon iPhone, il a des sentiments »…) à la sublimer littéralement : l’album idéal d’une journée de glandouille mal assumée, juste et vanneuse comme une matinée qui enchaîne les heures comme les bières décapsulées avec désinvoltes et les parties passionnées de PES sur Playstation.

Cette journée, elle se déroule pour les deux anti-héros de 14h58 à 6h16 du matin (une journée normale quoi), et prend la forme d’un buddy-movie gonflé d’interludes dont les thématiques rappellent les ambiances des années 90 (les premiers IAM et NTM, les albums de Dre, d’Eminem, de Dr Octagon…), quasi huis clos autofictionnel dont toute tentative d’en sortir s’avère, pour les deux compères, résolument compliquées (« Deux Connards dans un Abribus », « Manger c’est Tricher »)…

En quête d’un single pendant tout l’album et en proie à l’impatience de leur producteur (« Tu m’dois d’l’Oseille »), Orelsan et Gringe cumulent les samples de productions old-school, de cartoons désuets ou de jeux vidéos ninety (on pense au légendaire Super Mario dans « Prends des Pièces »), termine sur un morceau soudainement consciencieux (« Des Histoires à Raconter »), et livre avec l’hilarant et agressif « La Mort du Disque » un petit bijou de décervelage bipolaire, un single (justement), dont il  conviendra d’ailleurs absolument de mater le clip déglingué avant de mourir.

Anecdotique pour les uns (les plus sages), déjà culte pour les autres (les moins adultes), Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters pourrait bien devenir l’hymne décervelé et branleur d’une génération, ou plutôt, d’une période de gestation : celle d’une vie d’adulte que l’on aura décidément bien du mal, désormais, à vouloir épouser pleinement…

Visuel : © pochette de Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters

Casseurs Flowters, Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters, 2013, 7th Magnitude / Wagram Music, 66 min.

Dans les secrets de la Cathédrale de Nantes
Dans un recoin de ce monde tome 1 : la joie de vivre malgré tout
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture