Rap / Hip-Hop
[Interview] IAM : Dernier album signé, « CQFD » d’un rap engagé

[Interview] IAM : Dernier album signé, « CQFD » d’un rap engagé

19 novembre 2013 | PAR Sonia Hamdi

« Accroché à bien trop peu de jolies choses, le rap sévit, le rap saisit, ça rit jaune. On nous assène des « c’était mieux avant »… Avant quand ? Avant qui ? Y a cent ans? 

La question est sur toutes les lèvres de leurs nombreux fans : …IAM, sorti ce 18 novembre, est-il le dernier album des empereurs du hip-hop français? Qui aura l’occasion de remplacer ces maîtres de la rime engagée ? Ce recueil de pépites poétiques est plus « mordant » qu’Arts Martiens. D’ailleurs dans le son « C.Q.F.D », le mot « violent » revient souvent, comme un leitmotiv. Akhenaton, Kheops et Kephren se livrent ici de manière authentique sur la tonalité de ce nouvel opus et nous donnent un avis sincère sur la place du rap dans la culture musicale française.

IAM, c’est vraiment la fin ?

Akhenaton : La réalité est plus nuancée que cela. En fait, …IAM est le dernier album de notre contrat (signé chez Universal, ndlr). S’il n’y a pas d’autres contrats derrière, ça va être compliqué pour nous de continuer à sortir des disques en indépendants. Ce qui n’est pas forcément compris de tous ! C’est pas du foot, c’est pas de la boxe (rires)… La musique est une multiplicité de choses. Cette « fin » ne signifie en aucun cas la dissolution du groupe, ou la fin des concerts. On fait de la musique, et il n’y a pas d’âge limite pour ça.

Pour Arts Martiens, vous aviez enregistré une cinquantaine de morceaux ; pourquoi ne pas avoir fait un double album ?

Akhenaton : On y a pensé… il fut une époque où il était plus simple de sortir des doubles albums. Aujourd’hui, c’est la grande distribution qui fait la loi.

Kheops : Il est déjà difficile de vendre un album au prix d’un simple, à cause du téléchargement illégal… Alors un double aurait été plus compliqué.

Du coup, y a t-il fondamentalement une différence de message entre Arts Martiens et …IAM?

Akhenaton : Les deux ont été enregistrés en même temps. Mais la séparation se fait plus au niveau de la « couleur » des deux albums. Quand tu fais un album, tu essayes d’être cohérent musicalement parlant. Sur Arts Martiens, les sons étaient plus poétiques, plus aériens, plus lents. …IAM contient des morceaux plus mordants, plus engagés, plus directs.

Plus courts aussi !

Kheops : On est passé au format radio ! (rires)

Akhenaton : Sur la longueur des morceaux, on affectionne soit des morceaux courts soit des morceaux très longs. L’entre-deux c’est pas trop notre truc !

À travers certains titres de l’album, comme « Mister gentil » et « Monsieur Nice », vous semblez remettre en cause la fonction sociale que l’on vous prête…

Akhenaton : Au sein de la société française s’est développée une certaine forme d’individualisme. Au-delà de ça, certains ne comprennent pas qu’on ne peut aider tout le monde, et quand il nous est impossible de le faire, on passe pour les méchants. Au bout d’un moment tu as juste envie de dire que Mister Gentil est mort…

Kephren : Certains stands sociaux peuvent par exemple avoir des problèmes financiers, et font appel à nous pour obtenir de l’aide. Or les gens oublient parfois que nos engagements passent avant tout par la musique.

D’ailleurs vous vous engagez cette année encore aux côtés de la fondation de l’Abbé Pierre, en ce qui concerne la politique du logement, à l’approche d’un hiver qui s’avère difficile…

Akhenaton : On a été impliqué plusieurs fois aux côtés de cette association, par exemple en 2010 avec la campagne « carton rouge au mal-logement ». On recommence ce 22 novembre. Ce sont des choses qui me paraissent importantes quand on est artiste, le fait de mettre à la fois son art et sa carrière au service d’une cause. Plus par notre musique que par le fait de l’étaler aux yeux des caméras, à travers des conférences de presse néanmoins (sourire).
Certains artistes, eux, ne s’engagent pas. Ils ont affaire à une France tellement « droitière » qu’ils n’osent exprimer certaines idées de peur de perdre un certain auditoire, et des ventes de disques. Ce n’est pas le cas d’IAM.

C’est cela finalement, le rap engagé !

Akhenaton : Oui, et même sans parler de rap, la musique engagée de manière générale. Il y a eu une variété française engagée ! Aujourd’hui où sont-ils ? Moi, je leur poserais bien la question à ces artistes. Dans les années 70, 80, ils accompagnaient les luttes sociales, « la marche des Beurs ». Quelle est cette nouvelle génération uniquement basée sur l’apparence ?!

Que pensez-vous des propos tenus récemment par Alain Finkielkraut et Eric Zemmour sur la culture rap, affirmant qu’il s’agirait d’une « sous-culture » ?

Akhenaton : La culture rap n’est en aucun cas une sous-culture. Elle a influencé un tas d’autres cultures adjacentes. La culture hip hop est une culture tellement riche que tu peux la démultiplier sans cesse : danse, art, beatmaking, mode, etc. C’est tellement complet !

Kephren : L’influence se voit également au niveau de certains artistes issus d’autres tendances que celle du rap, et qui en portent pourtant les codes vestimentaires !

Akhenaton : On est toujours dans cette phase de lutte pour la reconnaissance de la culture rap/hip hop. Il faudrait peut-être inviter des acteurs représentant cette culture-là sur les plateaux TV, montrer ce que l’on a construit, les messages que l’on véhicule. S’ils étaient aussi invités que Zemmour et Finkielkraut, peut être ceux-ci auraient-ils un autre discours !
Si seulement le rap était joué sur les radios du service public, avec la légitimité qu’il a d’être l’un des styles de musique les plus écoutés en France !
Il y a un décalage, une sorte de mépris discriminatoire à l’égard de cette culture musicale.

Que pensez-vous du monopole de Skyrock ?

Akhenaton : Je n’en ai rien à faire! Il faut que les acteurs du hip hop réalisent que ce n’est pas une radio culturelle associative mais qu’elle est surtout poussée par des intérêts financiers. S’ils veulent jouer nos morceaux, tant mieux, sinon tant pis. Le vrai problème n’est pas tant de savoir que Skyrock détient un monopole, mais de comprendre que certaines radios ne jouent aucun son de rap. Il y a évidemment des enjeux financiers importants derrière cette réalité, notamment par rapport aux annonceurs de publicité qui préfèrent vendre leurs espaces à des radios qui jouent d’autres styles de musique. Cela démontre encore une fois qu’il y a un réel problème de reconnaissance de cette culture musicale. Les Américains, eux, sont loin de ce problème par exemple. Ils ont ce respect et cette reconnaissance pour le rap, que je n’ai jamais vus en France en 25 ans de carrière.

Dans son dernier album, Kery James disait : « Après moi, qui viendra ? Après moi, ce n’est pas fini ». Quels artistes de la scène du rap français sont aptes, selon vous, à prendre la relève de ce que vous avez construit ?

Akhenaton : Il y a du rap bien écrit, bien engagé qui se profile chez les jeunes de 16 à 18 ans. Des jeunes qui ont suivi un chemin complètement différent de la génération des 20-30 ans, qui tiennent un tout autre type de discours. Je pense par exemple au groupe 1995 ou à la jeune Pumpkin avec qui on a fait des feats. Dieu merci, il commence à y avoir des artistes qui se soucient de la rime et de l’écriture. En ce qui concerne la lutte et l’engagement ce n’est pas encore vraiment présent dans leur tête mais ça viendra : à travers leurs rimes ils font référence à de belles choses. Du moment qu’il y a une forme de poésie, ça me va. Il faut avant tout pérenniser ce respect de l’écriture…

Pour terminer, pensez-vous que Demain c’est encore loin ?

(Rires des trois) Oui, toujours, et plus que jamais.

Visuel : © pochette de l’album IAM d’IAM et (c)DR

                                                                           Propos recueillis par Sonia Hamdi & Yann Quercia

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