Electro

[Chronique] « Racine Carrée » de Stromae : audacieux et densifié

[Chronique] « Racine Carrée » de Stromae : audacieux et densifié

21 août 2013 | PAR Bastien Stisi

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[rating=4]

Atterri il y a trois années sur la scène électro pop francophone par le biais du single existentialiste au pointillisme synthétique « Alors On Danse » et par un album qui avait charmé avec le même impact le profane et le spécialiste, l’artiste bruxellois Stromae livre avec Racine Carrée un second album témoin d’une progression lyrique et musicale absolument affolante. 

Sur la place Louise de la capitale bruxelloise, à proximité de la gare et des tramways matinaux rafraichis par une pluie fine et grisaillante, une silhouette longiligne et titubante, manifestement éreintée par une nuit faite de tristesse et d’alcool, déboule parmi une foule aussi interdite que surprise. Les iPhone s’empressent déjà d’immortaliser la scène, et de partager sur la toile ce que tous considèrent alors comme la manifestation inédite de l’état d’ébriété absolu de Stromae, véritable icône nationale et pop du côté du plat pays.

On le découvrira quelques heures plus tard, la déambulation désespérée et rageuse de l’artiste était en réalité une mise en scène savamment orchestrée et filmée par une série de caméras cachées, afin de promouvoir la parution prochaine de son second album personnel. La vidéo servira aussi de clip à la détresse véhiculée par le timbre « brelien » (et un poil dépressif) du single « Formidable », un titre suivi de près par le très addictif (et très traumatique) « Papaoutai ».

Une campagne de communication en forme de buzz arty intelligemment mené, deux morceaux rapidement rendus tubesques par le public, et une attente véritable suscitée par un deuxième album qui devait acter ou écarter le talent de celui que beaucoup n’hésitent plus à comparer à un Jacques Brel 2.0, revenu des Marquises et du panthéon de la chanson francophone armé d’un nœud papillon, d’un flow autopsique et d’un très performant logiciel Reason.

Il est vrai que la comparaison, aussi flatteuse et récurrente soit-elle dès lors que l’on évoque un artiste belge capable d’articuler correctement trois pensées, trouve parfois une logique avérée sur certains morceaux, comme sur un « Moules Frites » bien malheureux et bien tendancieux (on pense aux envolées de « Jef », le copain du Grand Jacques). Du Brel aussi, sur le phrasé de « Formidable » et sur celui de « Bâtard », qui cite également largement les évocations d’un Dutronc  (le papa couche-tard, pas le manouche bobo sans guitare) et la thématique ambivalente du « ni-ni / ou-ou » sur le légendaire « Opportuniste ».

Si contrairement au héros indécis de Dutronc, Stromae conserve son pantalon (aussi serré que par le passé), l’artiste ne semble  toujours pas avoir digéré l’absence de son papa (« Papaoutai »), disparu alors qu’il était enfant lors du génocide rwandais. Avec Racine Carrée, comme c’était déjà le cas avec Cheese, Paul Van Haver trouve en effet l’occasion d’effectuer une nouvelle thérapie essentielle et salvatrice, et envoie ses pensées, ses névroses infantiles, son nihilisme 2.0 et ses tristesses générées par une brutale désillusion amoureuse à travers un dancefloor persécuté par une accumulation de sonorités considérablement renouvelées par rapport à son précédent opus. Machina sauvageonne, percussions tribales et alourdies aux résonnances afro, influences latines et cubaines, ondes zouk vidées de leur essence fornicatrice, disco spatialisée, rumba congolaise électronisée avec fureur…Stromae enracine ses lyrics provocateurs, insoumis et insolents sur des nappes électroniques d’une incroyable diversité, allant même jusqu’à poursuivre ses expérimentations en utilisant la musicalité et la référence à l’oiseau du Carmen de Georges Bizet sur son morceau du même nom (oiseau rebelle pour Bizet, oiseau de Twitter pour Stromae).

Entre chaleureux hommage à la chanteuse capverdienne Cesaria Évora (« Ave Cesaria »), performance vocale en guise de questionnement queer (« Tous les Mêmes »), et un morceau très 80’ quasi exclusivement instrumental (« Merci »), Stromae nous livre une poésie sans espoir mais avec beaucoup de stigmates, dont l’incroyable audace et la dextérité de composition se voient quelque peu nuancées par quelques titres plus moyens où les synthés se font quand même un peu trop gueulards (« Ta Fête »), et où la prose enfile parfois un costume un tantinet simpliste (le cancer c’est nul sur « Quand c’est », les hommes politiques sont méchants sur « Avf », en trio avec les rappeurs Orelsan et Maitre Grimm).

Stromae joue avec les mots et les sons, fusionne références classiques et témoignages 2.0 dans une cacophonie électro pop très contemporaine mais qui n’a jusqu’alors connu aucun autre semblable. L’artiste belge n’est pas la réincarnation moderne de Jacques Brel, mais un créateur plein d’une audace inédite et parfaitement subversive malgré le costume mainstream qui lui colle conséquemment à la peau en camouflant quelque peu ce qui demeure de plus essentiel dans son univers musical : avec Racine Carrée, Stromae sublime et densifie un univers et une patte artistique unique qu’il avait lui même élaboré il y a trois années avec son premier opus studio. La performance est suffisamment rare pour être célébrée comme il se doit.

Le concert de Stromae au Trianon le 9 décembre prochain est déjà complet. Il vous reste la date du 10 avril au Zénith pour vous rattraper.

Visuel : © pochette de Racine Carrée de Stromae

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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