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The Weeknd : à rebours des clips qui ont forgé le personnage

The Weeknd : à rebours des clips qui ont forgé le personnage

12 janvier 2022 | PAR Chloe Boyer

Alors que le clip-vidéo de « Gasoline » a déjà atteint les 324 000 vues en 3h ce 11 janvier, Dawn FM, le nouvel album de The Weeknd paru le 7 janvier, est commenté par les médias du monde entier. Toute la Culture revient sur le personnage que l’artiste fait évoluer à travers une image très travaillée.

10 ans de carrière, c’est beaucoup lorsqu’on est un artiste aussi prolifique que The Weeknd. Du haut de ses 31 ans, le canadien The Weeknd, de son vrai nom Abel Makkonsen Tesfayen, nous a gâtés de 5 albums studios, 3 mixtapes, 3 compilations, et pas moins de 7 tournées. Salué par la critique du monde entier, il est l’artiste de toutes les récompenses ; 3 Grammy Awards, 19 Billboard Music Awards, 5 American Music Awards…. Surexposé, adulé, pourchassé, il aura pourtant su conserver le mystère autour de son personnage. Comment ? En ne dévoilant que très peu de sa personnalité, préférant laisser ses clips parler à sa place.

L’identité visuelle comme marqueur de son personnage

The Weeknd, c’est un personnage qui évolue au gré des envies de Abel ; selon ses influences du moment, ses conquêtes, ses cauchemars… Si tout change vite, rien n’est cependant laissé au hasard : en témoignent les clips de l’artiste, symboles de son ingéniosité autant que de sa folie. Evoluant avec sa propre maison de disques « XO Records », fondée en 2012 avec son manager Amir Esmailian, il dispose d’une liberté de création assez large. De quoi changer de monde d’un album à l’autre, ou d’un clip à l’autre.

Déjà en 2012 avec le clip de « Wicked Games », il peint un premier tableau : clip sobre, voix soprano sur un morceau empli de tristesse, il chante en regardant fixement la caméra, tandis que l’ombre d’une danseuse se dessine sur un fond noir et blanc, la lumière des projecteurs suivant le rythme de la batterie. On y retrouve l’essence de l’épatant Trilogy, cet album en 3 volets qui rassemble ses 3 premiers albums parus en 2011 : House of Balloons, Thursday, Echoes of Silence, trois trésors de sensualité qui dépeignent le monde de la nuit et ses travers.

Puis, seulement un an plus tard, on le retrouve arborant des dreads-locks réhaussés en palmier pour les clips de l’album Kiss Land (2013), où il nous dévoile ce personnage distant, mélancolique et solitaire qui, dans le clip de « Love in the Sky », fixe les lumières de la ville à travers les persiennes de son appartement luxueux, au dernier étage d’un gratte-ciel japonais… Ou en marchant dans les rues bondées, comme dans « Belong to the World», où il recherche une femme dans les rues, l’âme lourde de doutes et les traits impassibles.

Des clips qui suivent les changements de rythme

Vient ensuite l’heure des hits et des clips plus dynamiques avec Beauty Behind the Madness en 2015. On y retrouve ses instrus planantes et sa voix haut-perchée avec des morceaux comme « As you Are », mais l’on découvre aussi une rythmique énergique, à l’instar du fracassant « In the Night » ou du très pop « Can’t feel my face ». Dans les clips, ce changement se ressent aussi ; si tout se déroule encore la nuit, sur fond de magouilles financières, d’amour et de déchirement, on a bien plus d’effets spéciaux, de plans séquencés, de fondus-enchainés… Tout ça avec beaucoup de rouge, de danseuses et de serpents, comme dans le très aesthetic « In The Night », où son ex-compagne Bella Hadid se prête au rôle de la superbe strip-teaseuse torturée, le couteau à la main.

2016. Ça y est, la recette miracle des hits pops est sienne. Il nous délivre alors des pépites telles que « Starboy » et « I Feel It Coming », deux collaborations avec Daft Punk sur l’album Starboy (2016). Et dans les clips, on le retrouve encore changé. Cette fois, plus question de se morfondre dans des appartements tapissés de velours rouge ; place à l’homme d’affaires en blaser similicuir qui s’élance dans la nuit, la tête collée à l’appui-tête et le pied enfonçant dangereusement la pédale de sa voiture de sport à 180km/h. Non content de ce clip qui a atteint les 10 millions de vues en deux jours, il renchérit avec « I Feel It Coming », changeant encore d’univers. Il nous emmène cette fois sur une planète lointaine sur laquelle le soleil se lève, rougissant les parois des roches en pyrite. Les rayons se reflètent sur sa gourmette en or et sur son blaser princier, avant de se coucher et de laisser les étoiles envahir le tableau. On se croirait dans une de ces voitures de la retro new-wave, palmiers et néons violets ornant un monde futuriste, quoique disco. Sur cet album, la disco house se mêle au R’n’B et à l’électro pop pour des morceaux dansants… Écoulé à 3.5 millions d’exemplaires, c’est un succès bien mérité.

Nouveau revirement en 2018 avec un passage obligatoire par la case Dear Melancholy, un album qui nous ramène aux mélodies de Trilogy, sa voix pure et limpide dominant une instru simple et presque en retrait, l’illustre la version A Cappella de « Call Out of My Name ». Plus de paillettes ni d’étincelles pour cet album empli de douleur et d’envolées lyriques. Toujours raccord avec les lyrics, le clip de « Call Out My Name » se déroule à la fois dans des rues désertes au soleil tombant, dans une salle de cinéma en noir et blanc, puis sur une terre ravagée à la manière de « Earth Song » de Michael Jackson (2009).

De grâce, le magnifique After Hours (Deluxe) sort en 2020, porté par des hits tels que « Save Your Tears » ou « In your Eyes ». Vitesse et entrain sont de rigueur dans ces morceaux encensés, à l’instar de « Blinding Lights » qui a dépassé les 2 700 000 0000 d’écoutes sur Spotify. Mais cet album est surtout l’occasion de profiter des références artistiques du chanteur. Au visionnage des clips, le tournis nous prend, tant les clins d’œil cinématographiques et les visuels symboliques sont nombreux. Dans le clip de « After Hours », une référence au film éponyme de Martin Scorsese (1985), le réalisateur phare de The Weeknd, on le retrouve le nez couvert d’un pansement, des larmes de sang coulant sur les joues et un sourire crispé emprunté au Joker de Todd Philipps (2019), pour un rendu sinistre. C’est vêtu d’un simple blaser rouge, de gants en cuir noir et du duo chaussures noires et chaussettes blanches façon King of Pop qu’il nous donne le ton de l’album. Il se présente comme le gangster de la musique pop, le monstre ensanglanté qui chante l’amour impossible. Heureusement pour nous, cette mise en scène n’enlève rien à la qualité musicale, au contraire ; il suffit de savoir utiliser tous ses sens.

Embarquement pour la station The Weeknd FM

Puis, vient janvier 2022. Enfin, l’album tant attendu nous est révélé. Sur la pochette, un vieillard nous fixe, l’air désolé ; The Weeknd a vieilli et s’apprête à nous enseigner un peu de sa sagesse. Dawn FM prend la forme d’une radio de musique soul et commerciale qui accompagne les âmes les plus résignées dans leur voyage vers le « monde d’après ». Une fois branché sur la fréquence radio « 103.5 Dawn FM », on est porté par une voix familière, qui devient notre conseillère, presque notre guide… Derrière la voix, nul autre que notre cher Jim Carrey, l’acteur américain conquis par le projet de The Weeknd. Il faut dire que Abel s’est surpassé au niveau des instrus, se convertissant pour l’occasion au synthpop, à la newwave et à la disco. La nouveauté est aussi dans les collaborations ; jamais cet adepte des albums solo n’avait réuni autant d’artistes sur un même projet ; on pense notamment aux rappeurs Tyler, the Creator et Lil Wayne. Enfin, la trame narrative est consistante ; c’est l’album de la transition vers la mort, de la procession mystique, d’une pensée presque philosophique. On nous dit qu’il est temps de marcher vers la lumière, de quitter ces ténèbres trop longtemps côtoyés… Des mots qui nous rappellent, non sans émotion, le « Let’s Go Crazy » de Prince (1984), morceau qui débutait ainsi ; « ensemble, nous allons survivre à cette chose que l’on appelle la vie… Où les épreuves sont bien plus ardues que dans la vie d’après… Car dans cette vie, tu es tout seul ».

Surprise une fois de plus avec les clips qui accompagnent ce nouvel album. Toujours très riches en effets spéciaux, ils nous montrent une nouvelle facette de l’artiste. Pour le clip « Sacrifice », il joue les chanteurs solitaires sur une estrade vide, dans une pièce d’un noir métallique. Dans « Gasoline », on retrouve aussi un clip très sombre, presque dystopique, où la version âgée du chanteur se bat avec son âme de jeunesse. La battle a lieu dans un club de danse bondé, où les danseurs, tantôt sensuels, tantôt monstrueux, encouragent la baston qui se termine sur une victoire du jeune Abel. Ce clip illustre bien la morale de l’album ; celle d’une victoire de la jeunesse ambitieuse, désirable et sublimée… De quoi repousser les idées morbides. Ou au contraire, de nous rappeler qu’on n’échappe pas à cette fin inexorable, et que l’élixir de longue vie est et restera un leurre.

Alors, que penser de ce personnage déchiré, éblouissant et changeant ? Dans une des rarissimes interviews qu’il a donnée à NFL Network (février 2021), il assume ce mystère qu’il veut total ; lorsque la journaliste lui demande quelques détails sur ce personnage insondable, il répond qu’il a quelques réponses… Mais qu’il adore voir ses fans se poser des centaines de questions sur ce personnage, sur le message qu’il transmet. Un jeu de piste de longue haleine pour nous faire accrocher, sans autre explication que des images, des sons, des regards, et ce depuis 10 ans… Une énigme qui en dit long sur sa capacité à se métamorphoser sans jamais nous lasser.

Crédits : © Image de mise en avant : The Weeknd press photo By  Courtesy of The Weeknd / XO Records / Republic Records

© Pochette d’album Dawn FM (7 janvier 2022)

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Chloe Boyer

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