Pop / Rock
[Interview] Mademoiselle K : « moi aussi je porte ma croix »

[Interview] Mademoiselle K : « moi aussi je porte ma croix »

22 décembre 2014 | PAR Bastien Stisi

Après trois albums qui l’avaient confortablement imposé dans le sillage d’un rock français lettré, désinvolte et décomplexé, Mademoiselle K passe avec Hungry Dirty Baby le stade de l’essai intégralement anglicisé. Dégagée de chez EMI Music France pour avoir remis en cause ce statut consolidé depuis ses débuts en 2006 et qui commençait à devenir un tout petit peu trop marketé, Katerine Gierak a conservé ses thématiques de prédilection (l’identité, le genre, le second degré), mais  a eu la sensation de repartir de zéro. Elle a créé son propre label (Kravache, ça ne s’invente pas…), perfectionné son anglais, et y a cru. Son quatrième album sort le 19 janvier prochain. Bavarde, écorchée, volontaire et passionnée, Katerine Gierak n’a pas encore eu le temps de déjeuner lorsqu’on la rencontre dans ce bar de Pigalle dans les environs de 14h00. Elle a donc les crocs, et des besoins à combler. Dans le sens propre, et surtout, dans le sens figuré…

Sur Hungry Dirty Baby, si l’on excepte le morceau qui le clôture, tu livres donc un album intégralement en anglais…

Mademoiselle K : Oui, j’en avais très envie. J’ai en fait une passion pour cette langue (et pour les Anglais aussi) depuis toute petite, et je crois que c’était le moment où jamais pour m’y mettre vraiment. Je pratiquais évidemment déjà un peu la langue anglaise, mais je l’ai travaillé davantage pour réaliser cet album. Je suis d’abord allée plusieurs mois à New York dans une école de langue. Je suis ensuite revenue avec mes compos. Quelques mois après je suis allée à Londres afin de travailler l’accent. Je voyais que j’étais fluide en anglais et que l’accent me dérangeait, et j’avais envie de travailler ça de manière plus sérieuse. Au bout du compte, ça a un peu été comme travailler un nouvel instrument…

C’est presque un travail scolaire que tu as entrepris là…est-ce que l’on peut y voir un réflexe lié au cursus très formateur qui a été le tien avant de devenir Mademoiselle K ? (ndlr : Katerine Gierak est passée par des études de musicologie).

Mademoiselle K : Il y a peut-être un peu de ça oui. C’est sans doute également  d’avoir fait beaucoup de musique classique au conservatoire (j’ai fait de la guitare classique durant longtemps…) Ce sont des cursus qui donnent effectivement beaucoup de rigueur, qui t’apprennent que c’est en s’entraînant de manière quotidienne que l’on assimile les choses…

Et tu sais, quand j’ai annoncé cette décision de faire cet album entièrement en anglais, beaucoup de gens m’ont demandé pourquoi je ne l’avais pas fait avant. Et bien je ne l’ai pas fait avant parce qu’avant, ce que je voulais raconter, je le faisais en français…Je commençais à avoir l’impression d’être un hamster dans sa roue, en faisant la même chose depuis trois albums…J’ai eu envie de changer de roue, d’en essayer une autre ! J’avais l’impression d’être catégorisée, embourbée. Après concrètement, je ne m’attendais pas à ce que la maison de disques me dise : « si tu fais un disque en anglais, c’est terminé, on ne travaille plus ensemble »…

Et c’est donc ce qu’il s’est passé…

Mademoiselle K : Oui. D’un certain côté, je peux comprendre. La maison de disques investit sur un artiste, elle a besoin de t’ « enfermer » dans une case. Me permettre de faire un disque en anglais, pour eux, c’était refaire un développement depuis le début avec moi…c’était un peu compliqué. Mais ce qui m’a le plus gêné, c’est que le nouveau boss de Warner n’ait même pas écouté mes titres lorsqu’on a lui a dit que je faisais un album en anglais…Il pensait que c’était une trop grosse erreur par rapport à mon public. Que je sois virée, ok, c’est la conséquence de mon choix, c’est la vie. Mais que les gens ne prennent même pas le temps d’écouter l’album, ça je trouve que c’est grave…Moi je me casse le cul à faire un album, ils auraient pu faire au moins l’effort de l’écouter…

Ton contrat s’arrêtait chez ta maison de disques ?

Mademoiselle K : Il me restait un album optionnel. Qui n’a donc pas eu lieu…C’était la fin d’un cycle.

Cette fin de cycle concernait aussi certains de tes musiciens, d’après ce que j’ai compris…

Mademoiselle K : Oui. Chaque album est toujours construit en réaction au précédent, mais celui-ci a été un changement vraiment profond…J’ai voulu sortir de la routine, du côté un peu plan-plan et sans passion auquel on était tous un peu arrivés…

Quand je suis revenue de New York, j’ai décidé de changer de batteur, et de passer de trois à deux musiciens sur scène avec moi. Il y a uniquement mon guitariste Peter (ndlr : Pierre-Antoine Combard) qui est resté. Je suis désormais à la basse. La formation c’est donc désormais guitare / basse / batterie, avec quelques coups de Mellotron quand c’est nécessaire.

Tu n’as pas peur que le fait de chanter en anglais focalise davantage sur le son aux dépens des paroles, et ne finisse par gommer le discours qu’il y a toujours eu derrière Mademoiselle K ?

Mademoiselle K : Je vais essayer de faire en sorte qu’ils me comprennent…Déjà je mets un livret dans l’album avec les paroles. Beaucoup de fans m’ont demandé de les traduire moi-même (ça évite les approximations de traduction…) Je n’ai pas pu ajouter les paroles en français dans le livret (ça a un coût que je ne peux pas me permettre…) mais je l’ai fait dans le descriptif des deux premiers clips parus sur YouTube…J’ai envie de chanter en anglais mais toujours autant envie que l’on me comprenne…j’essaye de faire en sorte que les deux soient possibles !

Pour la sortie de son dernier album, Le Prince Miiaou me disait en interview que niveau live, le fait de passer à l’interprétation en anglais changeait beaucoup de choses, puisque les gens faisaient, automatiquement, beaucoup moins attention à ce que tu chantes…

Mademoiselle K : Ouais tu as tout à fait raison, concrètement, les gens vont plus faire gaffe à la musique, et à la limite, tant mieux ! Je suis toujours très contente lorsque l’on me dit que l’on m’aime parce que l’on comprend ce que je raconte, mais clairement, j’avais souvent l’impression que l’on me parlait uniquement de mes textes, et quasiment jamais de ma musique…Alors que c’est quelque chose que je travaille énormément, j’y accorde la même importance qu’aux textes…Avant de chanter, j’ai quand même fait dix ans de guitare classique, c’est-à-dire que pendant longtemps, d’un certain point de vue, j’étais muette !

Parlons un peu du son, tu as raison. Je trouve que chanter en anglais te rapproche encore plus de figures britpop auxquelles on pensait déjà avant, genre Oasis ou les Babyshambles…Les riffs de guitares sur « Glory », par exemple, on est vraiment très proches de Franz Ferdinand

Mademoiselle K : C’est ce que j’ai fait instinctivement, mais sans vouloir citer directement. Mais je trouve ça vraiment cool que ça transparaisse ! Mais globalement, depuis mes débuts, j’ai toujours été fan de ce genre de groupes anglais. Il y a toute une injonction qui me plaît dans le rock anglais et que j’ai toujours eu du mal à retrouver dans le rock français. Même chez Noir Désir : il y a des textes magnifiques, mais la musique ne m’a jamais assez prise (à part « Tostaky » qui est vraiment hyper bien). Dans la prod’, tu restes toujours dans quelque chose de très dark et de très déprimant. Les Anglais sont plus second degré. Ils ont plus d’humour, plus de décalage. Pouvoir dire un truc profond, mais en restant drôle. Sans que ça soit de l’humour de foire pour autant.

Tu sais, j’ai beaucoup écouté de blues, avec un format guitare / voix très simple. J’adore le côté exutoire. Le mec qui chante « no food in my table, no shoes in my feet », tu vois, c’est hyper basique et très triste, mais la manière dont il le dit et dont c’est formulé, on se marre ! Quand je fais « Glory », c’est un peu le genre de démarche dont je veux me rapprocher…

On sait tes textes très imprégnés de l’idée d’interrogation de l’identité, du genre, et de la manière dont on le considère. La pochette de ton album, où l’on te voit avec ton look toujours aussi androgyne posée à demi-nue devant une croix, c’est une manière de rappeler que ce discours-là est toujours chez toi bien présent ?

Mademoiselle K : Cet album est comme un premier album pour moi. J’ai beaucoup cherché à me renouveler. Maintenant c’est vrai qu’à chaque album, je décline ce qui est en moi de manière différente. Je prends des masques différents, qui sont plus ou moins forts ou plus ou moins épais, mais c’est toujours la même base, toujours les mêmes thèmes. Je crois que l’on a tous des thèmes de prédilection qui nous hantent de toute manière, qui font partie de notre quotidien et donc automatiquement de notre art. Moi parfois, on m’appelle monsieur. Je suis carrée, je suis grande, alors forcément, si tu ne regardes pas trop, tu peux confondre. Des fois j’en joue et j’aime bien. Mais quand je ne suis pas bien à la base, ça réactive certaines blessures en moi…Ça fait partie de moi d’être androgyne, je l’ai toujours été, je me considère comme une fille très garçon manqué, mais c’est plus un autre type de blessure qui revient à ces moments-là. J’en parle dans le morceau « Walk Of Shame », où je dis justement que je ne la ferai jamais, cette marche de la honte…

Peut-on aussi détacher cette démarche de ton côté personnel, et l’inclure dans quelque chose de plus social et de plus actuel ? Je suppose que les débats sur le genre et sur le Mariage pour Tous t’ont directement concernée…

Mademoiselle K : Effectivement, le Mariage pour Tous, je l’évoque directement. Je m’étais d’ailleurs clairement prononcé pour sur ma page Facebook à l’époque.  Je ne suis pas politisée, c’est juste que tout ce qui touche aux homos, aux trans, aux gens que l’on juge parfois « différents », ça me touche énormément. Je veux juste dire « assumons qui on est, mais surtout soyons fiers de l’être ».

Au moment où on a fait la photo de la pochette de l’album, j’étais obsédée par les croix (une rupture assez douloureuse…) Du coup on a fait la photo originale de l’album devant un caveau au Père Lachaise (torse-nu, dans la journée, devant les groupes de touristes qui se baladaient…) Un mois avant, j’avais justement fait des manifs’ pro Mariage pour Tous avec des amis, et j’avais été choquée par ce regain intégriste et fasciste d’une partie de la France qui n’était vraiment pas belle à voir…Une petite partie, mais très active…Je me suis alors dit que me représenter comme ça pouvait être intéressant : la croix, ce n’est pas un objet uniquement réservé aux catho intégristes. Moi aussi je peux m’en servir et je peux en faire un symbole personnel. Moi aussi je porte ma croix.

Mademoiselle K, Hungry Dirty Baby, 2014, Kravache / Believe / [PIAS]

Visuel : © pochette de Dirty Hungry Baby de Mademoiselle K ; Iris Della Roca et Lou Levy

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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