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[Live report] Rodrigo y Gabriela, Gesaffelstein et Franz Ferdinand au Solidays

[Live report] Rodrigo y Gabriela, Gesaffelstein et Franz Ferdinand au Solidays

29 juin 2014 | PAR Bastien Stisi

Absente inespérée de la veille, la pluie, quasiment incessante, a fait son apparition remarquée sur l’hippodrome de Longchamp et sur la deuxième journée de la 16e édition du Solidays. De la gadoue sur les pompes, des capuches sur les têtes, des parapluies dans les airs, mais heureusement, une journée marquée par une line up particulièrement réjouissante, au sein de laquelle les scènes couvertes seront logiquement davantage visitées que les scènes ouvertes…

Et le constat se confirme immédiatement : à notre arrivée dans les alentours de 19h, le César Circus et le Dôme débordent, alors que la scène Bagatalle, qui accueille Deluxe à l’extrémité du festival (hébergé chez Chinese Man Records et chez leurs fondateurs passés la veille du côté de la scène Paris), regroupe naturellement largement moins de monde. Mais si les deux scènes abritées par un chapiteau se retrouvent si bondées, ce n’est pas non plus simplement parce qu’il pleut dans les parages comme festivalier qui pisse sa pinte.

D’un côté, le trio Jabberwocky et sa figure féminine Élodie Wildstars fait office de grande révélation annuelle d’une électro pop aérienne et jouissive, porté par le très grand tube synthpop « Photomaton », qui provoquera d’ailleurs la première très grosse acclamation de ce samedi. De l’autre côté, sous César Circus, Jérôme Amandi, ses musiciens et son projet Talisco, évoquent aux yeux des plus renseignés l’une des grandes révélations pop de l’année écoulée, elle qui chope au lasso le folk, l’électro, le rock parfois proche du garage, et en ramène des morceaux (« Your Wish », « Dream Dance », « My Home ») qui pourraient figurer sur la bande-son d’un western tendre et réparateur.

We Were Evergreen, Rodrigo y Gabriela : du soleil malgré la grisaille

On injecte dans le corps les pépites émanant de Run, le premier album du français intégralement interprété en anglais, et on engage une course pour joindre le chapiteau Domino, où d’autres Français faisant leur la langue de Bill Gates (l’un des parrains de cette édition 2014 du Solidays…) sont sur le point d’imprégner l’atmosphère d’une ambiance paradoxalement très estivale et très colorée. Ça ne fait pas de mal, et ça fait même beaucoup de bien : les trois garçons de We Were Evergreen construisent une électro pop synthétique, féérique et mélodique portée par des percussions tribales et cosmiques (« False Start », « Second Hands »), qui, si elle renvoie parfois largement aux Vampire Weekend (sur « Daughters »), manifeste surtout une personnalité esthétique et une présence scénique remarquables.

Et puisque les groupes programmés en ce début de soirée semblent avoir pour première volonté de faire oublier à tous la météo capricieuse qui règne toujours sur le festival, c’est au tour de Rodrigo y Gabriela d’amener un peu de soleil sur la grande scène Paris. Le panorama est amusant : les parapluies sont dépliés en nombre, mais c’est bien une chaleur latino, folk et rock qui s’insère alors dans les esprits, influencée par l’expertise folle du duo garçon / fille mexicain et de leurs tubes (« Hanuman »,  « Tamacun », « Satori »), dont on se demande encore comment ils ont pu se faire une place dans le monde tellement lointain du XXIe siècle…

Deux guitares acoustiques, et tout est peuplé : Rodrigo, parfois seul sur scène, manie la guitare avec une habileté volatile. Gabriela, elle, alterne grattage de cordes et coups de percussions sur la guitare, donnant l’impression au plus grand nombre de faire office à elle seule d’un orchestre à part entière…

La performance est bluffante, et contrastera largement avec celle, plus mesurée et plus hautaine (« on est Saint Michel, vous êtes le public ! »), proposée quelques instants plus tard par le duo Versaillais de Saint Michel (aidé ici par un troisième musicien), dont l’électro pop romantique, sensuelle et dandy porte en elle les influences même de leur commune de naissance (l’influence Phoenix est bien présente…), et une volonté d’imposer le voyage dans les tympans de ses auditeurs les plus attentifs. Le voyage temporel d’abord, avec un son très marqué eighty. Et puis physique également : Philippe, le chanteur du groupe, évoque sa volonté de rendre hommage au peuple cheyenne (on fait « wouwouwou » comme les Indiens), enchaîne par l’interprétation de « Tokyo » et de « I Love Japan », terminera par celle, pop et aérienne, de son très beau tube « Katerine ». Idéal avant d’aller rendre visite à Parov et à sa bande, qui s’apprête à envisager sur la scène Paris un saut dans le passé sans doute encore plus conséquent.

Accompagné par des musiciens acoustiques et par une chanteuse vitaminée, le DJ autrichien Parov Stelar convoque dans une même osmose jazz trafiqué, swing obsolète, électro épique, dance de kermès, house délurée, et machina dégueu, et en ressort un genre que l’on a validé sous le terme d’électro-swing. Caravane Palace n’est pas loin (sur « Booty Swing »), et Paul Kalkbrenner non plus (sur « Homesick ») : il y a pas mal de sourires et de corps déhanchés, et le sol tremblerait sûrement si certains n’avaient pas peur de sauter et de risquer ainsi de se vautrer lamentablement dans la gadoue glissante désormais bien présente…

Gesaffelstein apocalyptique, Franz Ferdinand dynamiques

Mais les sourires disparaîtront bientôt. Et les mines deviendront vilaines. Car à quelques encablures, du côté de la scène Bagatelle, se prépare l’apocalypse. Et le monde y court, frénétique et sauvage, appelé par les premiers résonnements de « OPR », issus de l’univers complexe et technoïde de Mike Lévy, célébré par les adeptes sous le nom sentencieux de Gesaffelstein. La pluie se calme, mais l’orage demeure, plus fort encore, et la folie atteint son comble. Car l’auteur d’Aleph, son premier album complet, gère avec une habileté pareille les phases de perforation cérébrale (« Belgium »), les instants de silences anxiogènes (« Nameless »), les moments de zombifications inouïs (« Control Movement »). L’ode est adressée au carnage, à la techno affreusement noire, et portée par un jeu de lumière affolant de complexité et de perfection. Des vidéos, aussi, projetées en arrière-plan, augmentent l’effet d’angoisse et de pénétration sensorielle. On est parfois invité à entrer dans une cathédrale, gothique et sombre, lorsque l’on ne nous propose pas purement et simplement de séjourner quelques instants durant par-delà les étoiles les plus lointaines.

Tout cela est d’une prétention extrême, mais qui se justifie parfaitement. Car l’on a bien à faire ici à une œuvre d’art absolument totale. Gesaffelstein est un bâtisseur, il ne se contente pas de faire de la techno pour gamins sous MD et sous boissons un peu trop alcoolisées : il a construit un Monde, sombre et violent, au sein duquel tout paraît être à sa place et mesuré géométriquement en amont. Son Monde est un « Viol », un « Duel », une « Pursuit », une « Atmosphère » délétère et cosmique. Et après une heure de scène extatique, les esclaves, désormais sans morale ni capacité de contestation, s’en trouveront assujettis : leur maître sera et demeurera Gesaffelstein.

Un dieu à la mine sombre, mais au grand cœur, qui voudra bien libérer le plus grand nombre pour lui permettre d’assister au dernier grand instant de la soirée, à savoir le concert très attendu des Franz Ferdinand, pépite absolue pour les organisateurs et les festivaliers, qui savent à l’avance qu’ils ne pourront être déçus avec le show dynamique, calé et euphorique des Écossais aux saisissantes mélodies rock. Alors, après un curieux (et gênant) instant au cours duquel l’on célébrera les bénévoles du Soliday en balançant à fond dans les enceintes le « I Will Survive » de Gloria Gaynor qui ferra chavirer une foule subitement en délire (oui, c’est vraiment gênant), les quatre Britanniques, emmenés par leur leader et chanteur Alex Krapanos, par un dynamique triumvirat de guitares (et par un Paul Thomspon dont on n’avait jamais deviné les ressemblances physiques avec Manuel Valls…), délivreront un malin mélange de leurs plus grands tubes (« Take Me Out », « Walk Away », « Evil Eye ») et de leur dernier album Right Thoughts, Right Words, Right Action (« Love Illumination » , « Right Action »).

Plein d’onomatopées répétées comme de fabuleux hymnes rock, plein de riffs balancés en guise d’offrande aux sens, plein d’applaudissements à chaque nouvelle interprétation, et surtout, un public vraiment chanceux : « You’re so lucky », comme le répètent les instants euphoriques de « Do You Want To », car le Solidays se poursuit ce dimanche pour sa troisième et dernière journée, qui accueillera notamment les lives de Vanessa Paradis, de Metronomy ou encore de Woodkid.

La programmation complète de cette dernière journée et à retrouver par ici, sur le site officiel du Solidays.

Visuels : © Robert Gil

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Le Tanztheater Wuppertal pris dans la grève des intermittents
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

One thought on “[Live report] Rodrigo y Gabriela, Gesaffelstein et Franz Ferdinand au Solidays”

Commentaire(s)

  • Albert Londre

    Achetez vous des yeux, la scene de la bagatelle etait blindée…

    juin 30, 2014 at 13 h 31 min

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