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[Interview] Julien Perez : « Parler de sexualité, c’est important »

[Interview] Julien Perez : « Parler de sexualité, c’est important »

28 janvier 2015 | PAR Bastien Stisi

Les vacances continuent, et le parcours de Julien Perez aussi : après un premier EP signé chez le très cradingue D.I.R.T.Y. Records, l’ex-leader d’Adam Kesher vient de faire paraître coup sur coup deux nouveaux maxis chez le géant Barclay. Pas de panique toutefois : le passage du microcosme indie à la sphère globalisante major n’a pas occasionné chez Perez de retournement de pantalon. Preuve en est, le clip violent, pervers et ensanglanté de son dernier single, et l’interview qui suit.

Les Vacances Continuent est déjà, après Cramer et Perez, ton troisième EP. C’est que le format EP est plus adapté à ta musique, ou que tu prends vraiment ton temps pour mettre en place ton premier LP ?

Julien Perez : Si on met tous les morceaux des EP ensemble, c’est vrai que ça fait presque un album finalement…Mais clairement, c’est plus une question de prise de temps. Après, il faut dire aussi que le format album est un peu compliqué aujourd’hui : d’un côté, c’est ce vers quoi tend chaque musicien dans la mesure où c’est ce qui te permet d’accéder aux grands festivals et d’avoir des belles chroniques, et en même temps, il n’y a plus beaucoup de gens qui écoutent les albums. Y a encore dix ans, c’était hyper important de choisir le premier morceau d’un album parce que l’on savait que les gens allaient l’écouter dans l’ordre. Alors qu’aujourd’hui, on sait qu’il y a uniquement certains morceaux qui vont être achetést dans iTunes ou téléchargés sans que la logique et la cohérence de l’album soient respectées. Ça me semble de plus en plus être un truc d’esthète un peu réservé aux élites intellectuelles…Au moins, le format EP permet de focaliser sur les morceaux que l’on a directement envie de mettre en avant ! Les gens vont tomber dessus, parce qu’ils n’auront pas le choix !

Et sur cet album, y aura-t-il justement certains morceaux qui apparaissent déjà sur tes précédents EP ?

J. P. : C’est l’interrogation du moment : savoir à quel point je dois réutiliser mes précédents morceaux ou pas. C’est toujours le même truc : il se peut qu’il y ait pas mal de gens qui découvrent le projet avec l’album, et il serait donc en ce sens important qu’il y ait les morceaux forts des maxis, et en même temps pour les gens qui suivent le projet depuis longtemps, ça risque d’être décevant de se retaper les mêmes morceaux…Mais je crois que vais être centre droit sur ce coup-là, un peu consensuel !

En parlant de consensus : tu es passé entre le premier EP et le second EP d’un tout petit label indé (D-I-R-T-Y) à une grosse machine (Barclay, filiale d’Universal)…

J. P. : Oui. Chez Barclay ils ont envie de sortir l’album dans les meilleures conditions, et ils ont comme moi envie de prendre leur temps. C’est certain que les manières de travailler diffèrent entre un petit et un gros label. Il y a peut-être moins de spontanéité chez un major, mais ça touche forcément beaucoup plus de canaux de diffusions et de médias. On raisonne pareil : pour mon label comme pour moi, ça nous paraît important de susciter un peu d’attente avant de sortir le disque. Cette attente n’est toutefois pas stérile, puisqu’elle nous permet de sortir des maxis et des vidéos pour patienter ! Ça permet au projet de se développer.

Est-ce que ce passage du label indé au major peut également se percevoir dans le son ? Quand on compare ton « Prince Noir » à ton single « Gamine », le dernier est clairement bien plus accessible et plus pop que le premier…

J. P. : C’est vrai que lorsque j’ai fait paraître Cramer, mon premier maxi chez D-I-R-T-Y Music, les morceaux collaient relativement bien à l’esprit du label, et c’est pour ça que le maxi a ce côté assez sombre et assez minimal. J’ai produit le disque avec Pilooski (ndlr : le co-fondateur du label), qui a évidemment amené sa patte. Mais c’est vrai que pour le disque que je vais sortir chez Barclay, il y avait une volonté de faire quelque chose de plus variété et d’apporter des morceaux comme « Gamine » qui sont effectivement plus énergiques et plus directement pop, tout en gardant d’autres morceaux un peu plus tordus. Mais depuis le début, je revendique et je veux maintenir la dimension clairement pop du projet. J’aime l’idée d’un grand écart entre des mélodies pop qui peuvent paraître très évidentes, et des formats plus libres. Je crois que c’est ce qui permet, sur le format que représente l’album, de ne pas s’ennuyer.

Cette alliance que tu évoques entre la pop sucrée et la techno plus sale, c’est un format que l’on retrouve pas mal ces dernières années, notamment à travers des artistes comme Lescop, Yan Wagner ou AV…

J. P. : Oui, c’est vrai que ces mecs-là sont assez proches. Tu pourrais aussi ajouter des gens comme Paradis, même si le projet est un peu plus house. Je crois qu’on est la génération des homes studios et des ordis qui facilitent la tâche de composition. Faire de la musique électronique c’est quelque chose qui est simple à faire chez soi. Et qui est évident aussi, dans la mesure où il y a une culture club qui est aujourd’hui assez développée. Chanter sur des choses que tu fais sur ton ordi avec deux-trois synthés, c’est une démarche dans l’air du temps…

Tu parlais de la house de Paradis, et ça tombe bien. Je me dis que si toi aussi tu faisais de la house, avec les textes très sexués qui sont les tiens, on parlerait sans doute de « pop sensuelle ». Là, vu que tu es plus dans une démarche cold-wave / technoïde, on a plutôt tendance à parler de pop vicelarde…

J. P. : Ah oui c’est vrai ! Je crois que j’aime bien les choses qui ont un peu d’aspérité, et aborder de manière frontale des problématiques sexuelles c’est une manière parmi d’autres de faire des choses un peu tordues…Puis j’essaye, dans la manière dont j’en parle, de trouver des moyens d’écriture un peu singuliers. Des mecs comme Pierre Vassiliu m’ont en cela beaucoup influencé. Outre son morceau « Qui c’est celui-là », il a fait des trucs bien barrés comme un morceau qui s’appelle « Film », un truc dans lequel il raconte qu’il traîne au Bois de Boulogne pour choper des prostitués, où il finit par tomber amoureux de l’une d’entre elles…C’est assez beau et en même temps très tordu. C’est important d’en parler de la sexualité !

Tu as une libido aussi prononcée que ça ?

J. P. : Non, pas spécialement ! Mais je crois que c’est quelque chose qui est extrêmement présent dans nos sociétés, et ce serait bizarre de l’éluder dans les textes. Mais tu as raison, peut-être que le fait de mettre un côté un peu techno sombre derrière ça me donne un côté sale vicelard…Le contraste qu’il peut y avoir entre dire des choses très sensuelles et avoir derrière un côté martellement des machines qui évoque une sexualité un peu mécanique des machines, ça peut créer un effet assez dérangeant ! Peut-être qu’avec la voix et la guitare sèche de Carla Bruni ça serait différent…

Ces éléments érotiques, vas-tu aussi les transcrire visuellement lors de tes prochains concerts ? Tu passes notamment à la Gaîté Lyrique, où l’on sait que la plupart des artistes ont recourt à la vidéo afin d’accompagner leurs lives…

J. P. : À la Gaîté, on aura effectivement pour la première fois des éléments scénographiques, mis en place par des potes architectes, qui vont installer un espèce de paravent en matières réflexibles. Par contre, ce sera uniquement des effets de lumière ; je suis un peu récalcitrant à l’idée d’utiliser des vidéos en concert. Sur scène, je me ballade pas mal, et je n’aimerais pas être ancré dans un truc très statique que peuvent avoir certains lives électro. Là, les vidéos peuvent être cohérentes. Mais chez moi, ça ferait peut-être un peu trop d’informations.

Et sinon, Adam Kesher, c’est définitivement terminé ?

J. P. : On se voit toujours avec les membres du groupe, et il se peut qu’un jour il y ait de nouveau l’envie de faire des morceaux tous ensemble. Mais là pour le moment, non, on n’a rien de prévu, et on n’a rien envisagé depuis que le projet s’est arrêté et que j’ai monté mon projet solo.

À propos de projet solo, est-ce quelqu’un t’a conseillé lorsque tu l’as lancé ? Parce que bon, maintenant tu es pas mal connu, c’est peinard, mais à tes débuts, trouver les sons de « Perez » sur le web c’était une vraie angoisse… 

J. P. : Tu vois, avec des potes, on se foutait pas mal de la gueule de groupes qui avaient ce genre de noms beaucoup trop communs, genre un groupe qui s’appelait Air France…Le mec devait se retrouver enfoui sous 20 pages Google…Et bon, avec Perez, c’est pas franchement mieux ! J’ai peut-être été un peu paralysé au début, mais maintenant ça va à peu près !

En concert à la Gaîté Lyrique ce jeudi 29 janvier, avec Le Prince Miiaou.

Visuel : © pochette de l’EP Les Vacances Continuent de Perez

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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