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[Chronique] « Vieux Frères – Partie 1 » de Fauve : nombriliste et générationnel

[Chronique] « Vieux Frères – Partie 1 » de Fauve : nombriliste et générationnel

03 février 2014 | PAR Bastien Stisi

Attendu au tournant par ses détracteurs presque aussi nombreux que ses admirateurs, FAUVE  confirme avec son LP Vieux Frères – Partie 1 tout le bien entrevu avec son retentissant et essentiel EP Blizzard sorti l’an passé.

[rating=4]

Fauve Vieux FrèresUne tache rouge sang, qui décline une nouvelle fois l’insigne différenciateur du groupe, macule une figure endolorie en même temps que la couverture du premier album de FAUVE. Mais contrairement aux apparences, les vaisseaux sanguins semblent ici déverser leur liqueur de manière moins abondante que sur l’EP Blizzard et sur ses autres morceaux abandonnés sur la toile sans support digital pour les accueillir (« Sainte Anne », « 4.000 Îles »…) C’est en effet un sang coagulé, une blessure en phase de cicatrisation, que paraît nous offrir les compositions de la première partie de Vieux Frères et ses angles sans doute moins acérés que dans le récent passé de l’énigmatique collectif francilien.

L’analyse d’un parcours mouvementé

Car un passé, malgré seulement quelques mois d’existence, la meute FAUVE en a bel et bien déjà un : passé en deux années du statut de collectif artisanal et anonyme à celui de phénomène national à l’accoutumance contagieuse, FAUVE remplit les salles en moins de temps qu’il n’en faut pour inviter le blizzard à aller se faire enculer, et parvient toujours à apparaître aux yeux de la plèbe comme ce groupe empli d’une authenticité inédite et positionné à des années lumières du star système récupérateur. Une étoile d’humanité dans une constellation d’astéroïdes édulcorées.

Avec Vieux Frères, FAUVE livre ainsi un album nombriliste et paradoxalement générationnel : FAUVE parle d’abord de FAUVE, mais en ce faisant, parvient à toucher l’intime d’une génération en manque de guides affectifs pour satisfaire ces obstinations rêveuses. L’album, parfaitement indissociable de son préambule Blizzard, analyse la mythologie réaliste que le groupe a lui-même construite, et narre les étapes qui ont fondé son improbable destinée.

L’album ouvre ainsi avec une version revisitée de « Voyou » (sur laquelle on retrouve le rappeur Georgio, qui avait déjà participé à certaines Nuits Fauves à la Flèche d’Or), et ses lyrics névrotiques comme une veine tailladée trop maladroitement à l’Opinel. Instrumentation grave et mélancolique tirée de Schubert, suicide, dépression, et autisme agressif…c’est FAUVE avant FAUVE qui est présenté ici, entité incapable de s’extirper d’une morale et d’une société castratrice que le reste de l’album s’efforcera de combattre avec la poésie la plus rêche et la plus éthérée.

L’intermède parlé « Requin-Tigre » et son post-rock magistral (qui nous rappelle le « Bora Vocal » de Rone) déroule la même thématique, tout comme le titre générationnel et nihiliste « Jeunesse Talking Blues ». Il faudra en fait attendre l’arrivée du transitoire « Rag #3 » pour constater le basculement de l’album de l’autre côté de l’histoire. Ici, on entend en fond sonore les chœurs mélancoliques qui apparaissent sur « Sainte Anne », l’un des premiers morceaux diffusés par le groupe sur la toile au sein duquel on assistait à la conversation de Quentin (le chanteur du collectif) avec un psy. Sur « Rag #3 », l’interlocuteur n’est plus le médecin mais le « vieux frère » (l’un des leitmotivs de l’album), et témoigne d’une évolution certaine : FAUVE se regroupe en meute plutôt que de se confier au monde extérieur et normé. Le collectif est né, et peut enfin se mettre à rêver à gorge déployée.

Maquisard et plein d’espoir 

Dès lors, c’est à l’aide d’un espoir nouveau et d’une rage vivante que l’album poursuivra sa route sinueuse, trouvant alternativement le réconfort dans l’idéalisation de la muse (« Infirmière », qui retournera sans doute les tripes des plus sensibles), dans la prose  maquisarde et insoumise (« De Ceux »), dans la sacralisation des naissances nouvelles (« Tunnel », « Vieux Frères »). Moins écorchée, plus posée, la prose de FAUVE prend conscience de sa progression mentale, dit définitivement au revoir à la photocopieuse et à sa vie d’avant sur « Rag #4 » (« Tu te souviens quand on parlait de changer de vie ? Si on avait su que ça arriverait… »), et règle ses comptes avec une adolescence terne et pauvrement normée (« Loterie »).

L’espoir, lui, trouvera enfin avec Vieux Frères une épaule sur laquelle se reposer, et en trouvera sans doute bientôt une deuxième, puisque la seconde partie de l’album devrait voir le jour d’ici quelques mois.

Plus aucune trace du blizzard brouilleur de perspectives ici. Le vent libérateur de FAUVE semble définitivement l’avoir écarté de nos esprits désinhibés…

Fauve, Vieux Frères : Partie 1, 2014, autoproduction, 39 min.

Visuel : © pochette de Vieux Frères : Partie 1 de Fauve

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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