Musique

Michel Rosciglione : live au sunside. Jazz de la dolce Vita !

Michel Rosciglione : live au sunside. Jazz de la dolce Vita !

17 septembre 2011 | PAR Pascal

Michel Rosciglione se lit à l’italienne, s’écoute à l’américaine, sans complexe, sans concentration ultime, dans l’harmonie d’un sofa enveloppé d’ un swing aussi précis que musclé au son rond. Rond est le mot de la densité. Pour signifier peut-être le style de ceux qui s’ouvrent au monde depuis la Renaissance italienne. Si vous ne saviez pas comment aborder le jazz que vous qualifiez naguère de musique pour troupe d’intellos aéroportées, ce trio vous réconciliera avec  un « beau » élégant et classique, moderne et cinématographique, bref l’harmonie, essence même du jazz.   Pour la sortie de son second album – le premier était un magnifique hommage au géant du rythme Sam Jones – Michel Rosciglione et son trio fêteront ce “Moon and sand” (Tosky Records) au Sunside Jazz club le 21 septembre. Michel Rosciglione au jeu de velours sans frontière définit l’art de la basse autant que du trio dans sa simplicité efficace et lyrique, avec l’esprit mystérieux de celui qui au milieu d’un big band emmène de son jeu le « A train » façon Duke Ellington. L’homme a  cette timidité inquiète cachant les performances les plus puissantes. Sous les tempes brunes, sur les quatre cordes rêches à s’en brûler la corne, se cache un tempo de feu dans les pas de ce géant, futur.

Michel Rosciglione, Rémi Vignolot (drums) et Vincent Bourgeyx (piano) ont commis en quarante-huit heures un album (produit et financé par notre contrebassiste) d’une rare virtuosité. Affirmons-le, ici, il y a quelque chose de suédois, avec cette touche « plus plus »  de lyrisme ensoleillé façon méditerranéenne qui manque à l’intellectualisme ECM label, minimaliste parfois, sublime souvent. Comme un film de Fellini ou de Sergio Leone, Ils nous livrent une musique de l’ivresse au son paradoxal chaste et charnel. Un entre-deux fait pour l’image, et développant des atmosphères de cinéaste, laissant dans nos mémoires des plans à l’Ennio Morricone. Un film construit sur la règle du plaisir. Souvent comparé à Pierre Michelot (Ascenseur pour l’échafaud), Michel Rosciglione nous donne un album ambitieux eu égard la rapidité avec laquelle il a été enregistré. Il est le fruit de thèmes de Vincent Bourgeyx qu’ils ont éprouvé dans de nombreux sets ainsi que de trois standards empruntés à  Kenny Kirkland, John Coltrane, Billy Strayhorn.

Ici, pas de mise en avant personnelle, pas de jouissance du bassiste délivrant des soli longs et formels. Non, comme en témoigne le titre éponyme de l’album, avec cette magnifique aubade pianistique au goût de sel sous la lune : une plage de piano aux grains variés face à une mer déchaînée. A l’entendre, le bassiste, d’un gabarit plus proche de Scott Lafaro (Bill Evans) que de Ron Carter (Miles Davies, Herbie Hancock), est un gourmand. Il groove dans les mêmes eaux que son Phare immense Sam Jones, jusqu’à l’usure des doigts, alignant parfois jusqu’à cinq sets de trois quarts d’heure dans les bars jazzy de la capitale. Il a ce son que je qualifie de rond et précis, et ce walk de doigts agiles et coureurs qui permettait à la vélocité d’un Oscar Peterson de lâcher les traits les plus mémorables du piano héroïque et si terriblement swing qu’il demanderait trois « r ».

Pour l’avoir vu de nombreuses fois comme sideman en France dans l’aventure hors du commun d’Olivier Hutman et Denise King (si vous n’avez pas encore No tricks, précipitez vous pour l’acheter !), il donne cette dimension de phrasé lâché et précis, qui tel un Vésuve (retour à ses origines siciliennes) gronde puis explose dans un chorus digne d’un bassiste de big band façon Count Basie. Comment le comprendre ? Dire en seize mesures ou une vingtaine de secondes ce que d’autres diraient en un titre fleuve. Il joue à l’essentiel dans un groove romantique à l’italienne comme on les aime (Paolo Fresu, Mirabassi), façon enterrement de clown fellinien, précis et onirique, beau et simple dans ce monde complexe, savant dans l’imbécillité ambiante, sensible et aussi léger que dynamique, pouvant, à mon sens aller jusqu’à la violence, sans jamais la dévoiler. Peut être, pour ne pas la gâcher.

Ce type, d’apparence calme a la gâchette facile. Certes, il ne s’impose pas comme Bass boss en devant de scène comme le fait un Marcus Miller avec des plans au final monotones. Son expérience de sideman, tant en France qu’en Italie ne révèle pas un ego outrancier, mais un métier joliment implacable d’artiste élégant proche autant de l’écrivain que du tailleur pour dames dans la haute couture. Sur ce terrain, son héritage, comme la fréquentation d’Olivier Hutman (Dee Dee Bridgewater, pour ne citer qu’elle) sont de belles courrois de transmission.

Chez les Rosciglione, on naît bassiste. Le parrain, la Dolce Vita, Le bon, la brute et le truand, Il était une fois dans l’ouest, la révolution, l’Amérique … quasiment tout Ennio Moricone et Nino Rota, c’est papa, un papa toujours en activité, vif et inventif tant dans les gigs de jazz que dans les sessions en studio. Son frère l’est également. Reste le fils qui vient de naître et donne à Michel Rosciglione ce devoir d’œuvrer à l’italienne pour ce qui semble être si facile et que l’on nomme le grand art. Oui, comme dans ce thème de Basie et Neil Hefti repris par Henri Salvador, tous les matins quand je sors du lit j’écoute ce disque de… Et ça me fait quelque chose ; simplement du bien et c’est déjà beaucoup.

Il nous remémore que le jazz, la musique la moins écoutée au monde et paradoxalement la plus jouée « live », la plus inventive, la plus « performante » est un bien être viscéral sans passer obligatoirement par l’analyse, celle qui nécessite des métaphores et les aphorismes de l’intellect, celle qui nous laisse un goût de guerre froide dans nos survies urbaines occidentales, cette sorte de ronflement conceptuel qui n’est plus de l’ordre de la musique. Ici nous sommes attachés au bel Arte évident comme la Joconde et son épure, celle de  l’écoute de Kind of blue de notre Miles Davies, fantôme de la liberté si présent dans nos esprits. Une liberté qui sonne le charme discret et indispensable de la basse tirée à quatre cordes.

“When laypeople listen to records, there’re certain things they’re going to get to. First of all, how it sounds to them. If the value of the song is based on intense analysis of music, you’re doomed. Because people that buy records don’t know shit about music. When they put on Kind of Blue and say they like it, I always ask people: What did you like about it? They describe it in physical terms, in visceral terms, but never in musical terms.” Branford Marsalis

Pascal Szulc

http://www.myspace.com/michelrosciglione

 

 

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