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Faust est déchu mais Spyres triomphe à Strasbourg

Faust est déchu mais Spyres triomphe à Strasbourg

29 avril 2019 | PAR Victoria Okada

L’Orchestre philharmonique de Strasbourg sous la direction de John Nelson a fait sensation il y a deux ans en interprétant Les Troyens de Berlioz en version de concert. Cette année, pour les 150 ans de la disparition du compositeur, à la même Salle Erasme du Palais de la Musique et des Congrès, le 25 et 26 avril, le chef américain poursuit son parcours berliozien avec La Damnation de Faust, dirigeant une troupe de rêve constituée de chanteurs de gros calibre. Comme les précédents concerts en 2017, Warner Classics enregistre la prestation en direct en vue de sa publication en CD. Cette nouvelle aventure suivra certainement l’exemple de la précédente aventure, saluée unanimement dans le monde entier.

M. Spyres, J. Di Donato et N. Courjal dans La Damnation de Faust © Grégory Massat.

Le succès des Troyens est encore vif dans leur mémoire et les mélomanes strasbourgeois et allemands se pressent, avec une attente palpable d’assister une fois de plus à un moment exceptionnel. D’autant que trois des quatre personnages de La Damnation de Faust sont tenus par trois chanteurs qui étaient déjà présents deux ans auparavant.

Parmi eux, Michael Spyres est incontestablement la vedette de la soirée. Sa voix claire et élastique résonne tout au long de la représentation, même si quelques signes de fatigue se font entendre parfois, suite aux séances d’enregistrements préalables qui précédaient le concert. Vêtu d’une veste grise assortie d’une large cravate, un peu à la manière de XIXe siècle, il s’empare du personnage de Faust jusqu’à devenir lui-même son double ; son allure, ses gestes, ses regards… tout évoque le processus de la chute de ce jeune homme qui a vendu son âme au diable, dans un caractère poétique et romantique hors du temps. Debout et sans partition, et ce pendant la durée totale du drame, avec quelques entrées et sortes sur les deux côtés de la scène, il est littéralement possédé, non pas par Méphistophélès mais par la musique. Dans l’air « Eclaire enfin ces lieux » dans la chambre de Marguerite, il réalise une douceur surréaliste sur les mots « Que j’aime ce silence », sa voix fine et lointaine (tout en étant sur le devant de la scène) symbolisant magistralement le silence. Et lorsque Faust pousse le cri de désespoir à la fin de l’histoire tandis que Méphistophélès fait retentir les rires funestes de son triomphe, sa voix se rompt et il reste figé et son monde s’écroule. Sur le plan de la technique vocale, les plus sévères des critiques le considéreraient comme une défaillance. Mais cela se produit exactement au moment où il faut, et avec une émotion si intense que toute la salle est saisie, le souffle coupé. Puis, lorsque tout est fini, un silence presque religieux envahit, le ténor toujours immobile, avant que ne retentisse un tonnerre d’applaudissements. Dans l’acclamation générale, Michael Spyres essuie des larmes… Quelle expérience musicale on a vécue !

Dans le rôle de Méphistophélès qu’il connaît parfaitement, Nicolas Courjal est parfaitement mesquin. Son timbre indéfinissable, à la fois puissant et sombre, fait transparaître le sordide infecte du personnage. Et c’est encore plus vrai à partir du moment où Marguerite entre en scène. Dans la troisième partie, il chante l’Evocation et la Sérénade de Méphistophélès avec beaucoup de caractère, Si à certains moments, sa diction devient quelque peu floue (Chanson de puce), il compense ce fait par sa construction convaincante du rôle en accélération, qui culmine jusqu’à sa victoire finale où tout explose.

Joyce Di Donato campe une Marguerite émouvante. Dans ce rôle court, elle dose savamment la tension et la détente en maîtresse de l’art vocal, et transforme la couleur selon les airs, selon les notes. Si son intonation est subtile et voluptueuse, et si sa voix de velours fait rêver, il est d’autant plus dommage qu’elle laisse dans sa diction quelques ambiguïtés, rendant le spectateur dépendant du surtitrage (qui est d’ailleurs un peu trop lumineux à notre goût).

Nouveau venu dans cette équipe de choc, le baryton Alexandre Duhamel s’y intègre parfaitement, son timbre trouve une place prépondérante dans le rôle de Brander. Reste toujours ce sentiment que tous les amoureux de Berlioz éprouvent, avec une certaine amertume : pourquoi a-t-il écrit aussi peu pour ce personnage, d’autant plus qu’il est interprété par un chanteur comme lui ?

L’Orchestre Symphonique de Strasbourg et le chef John Nelson vivent une fois de plus une lune de miel musicale tout en symbiose, ce dernier pouvant sculpter le son à sa guise tant et si bien que les musiciens lui répondent sans défigurer une seule d ses idées. Le Coro Gulbenkian est expressif à volonté, ses membres chantent avec un réel plaisir que le spectateur peut constater sur leurs visages. Les Petits Chanteurs de Strasbourg – Maîtrise de l’Opéra national du Rhin apparaissent à la fin dans la salle en orientant leurs voix vers la scène, en formant un mur d’esprits célestes pour accueillir Marguerite. Quelle belle fin pour ce spectacle abouti, dont l’absence de mise en scène permet de se concentrer purement sur la musique.

La sortie de l’enregistrement est prévue pour 2020, et l’Opéra national du Rhin vient d’annoncer sa nouvelle saison dans lequel Michael Spyres chantera en récital le 7 décembre à Strasbourg. Quant à l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, il prévoit une nouvelle aventure berliozienne dans la saison, avec la même équipe gagnante.

Photos © Grégory Massat

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