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Généalogie de la peur pour « vingt-trois millions de Syriens épouvantés »

Généalogie de la peur pour « vingt-trois millions de Syriens épouvantés »

29 avril 2019 | PAR Jérôme Avenas

Publié par les Éditions Gallimard dans la collection « Du monde entier », le roman de Dima Wannous, écrivaine syrienne née en 1982 est un impressionnant texte sur le traumatisme de guerre, la mémoire et l’écriture. À lire de toute urgence.

Un homme et une jeune femme se rencontrent dans la salle d’attente d’un psychiatre sous l’œil de Layla, la secrétaire médicale. Sulayma et Nassim consultent pour des troubles d’anxiété : angoisses, crises de panique, automutilation mais surtout « peur de la peur », mal insidieux et vertigineux qui est la « peur de devoir affronter ses angoisses. » Nassim, réfugié en Allemagne fait parvenir un manuscrit à Sulayma : « il me l’avait envoyé en le présentant comme son quatrième roman que je croyais en fait terminé. Mais après en avoir dévoré chaque lettre et chaque mot, attentive à chaque point et à chaque virgule, je m’aperçus que le roman était inachevé. Qu’il y manquait une conclusion comme l’exige tout roman. Celui-ci ressemble plutôt à l’autobiographie d’une femme pétrie par la peur. Comme moi. Comme lui. » Dès lors, le texte se fragmente en deux parties synoptiques : le manuscrit de Nassim et le récit de Sulayma. Nassim avance des faits, Sulayma livre une généalogie de la peur. Sulayma était liée à son père par un amour fusionnel. Poreuse aux propres angoisses de son père, elle passe en revue des souvenirs d’enfance, parfois doux, souvent durs et violents. Les deux récits ne se complètent pas, mais ils ne sont pas pour autant autonomes. Ils existent comme lien pur au-delà de l’absence. Tous deux racontent pour se débarrasser des souvenirs, pour se délester d’une mémoire trop lourde, combustible de la peur : « J’ai déserté ma mémoire pour investir la vie des autres. » Le lien amoureux entre Sulayma et Nassim confine à l’assimilation, chacun prenant en charge la souffrance de l’autre.

« Y a-t-il quelque chose de plus évident que la peur ? » se demande la narratrice en plein mitant du livre. Elle paraît évidente pour tout un peuple, en effet, dont l’abominable calvaire nous parvient par bribes depuis quelques années maintenant. « Voilà Nassim qui vole l’histoire de mon père et de notre enfance anxieuse pour en habiller son personnage principal. Je le lui dirais qu’il répondrait que ma famille et moi ne sommes que quatre personnes sur les vingt-trois millions de Syriens épouvantés (…) nous formons tous une seule histoire. » Ceux qui ont peur, avec son écriture incandescente, ses formules souvent lumineuses (« rien ne séparait son âme de son corps ») est un livre qui vous atteint profondément et qui exige du lecteur un lâcher-prise total pour en apprécier toute la force. Impeccable traduction de François Zabbal. À noter que Ceux qui ont peur a été finaliste du Prix international de la fiction arabe en 2018.

Dima Wannous, Ceux qui ont peur, traduit de l’arabe (Syrie) par François Zabbal, collection « Du monde entier », avril 2018, 224 pages, 21€
Visuel : Couverture du livre

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