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Ôtsu-e, images de l’éthique populaire japonaise

Ôtsu-e, images de l’éthique populaire japonaise

29 avril 2019 | PAR Laetitia Larralde

La Maison de la Culture du Japon à Paris nous présente ce printemps une tradition populaire japonaise méconnue : les images d’Ôtsu. Ecole artistico-artisanale contemporaine de l’ukiyo-e, l’ôtsu-e sors de l’ombre pour la première exposition qui lui est consacrée en France.

A quelques kilomètres de Kyôto, L’ôtsu-e, littéralement images de la ville d’Ôtsu, est apparu au début du XVIIème siècle, pendant la période Edo. A cette époque, Kyôto était la capitale impériale du Japon, tandis que le pouvoir shogunal était installé à Edo, ancienne Tokyo. Reliant les deux villes, la route du Tôkaidô était très fréquentée, tant par des pèlerins, des voyageurs, que des cortèges de seigneurs se rendant auprès du shogun. Ôtsu était le premier relais après Kyôto sur cette route, ainsi que le port de la capitale sur le lac Biwa, le plus grand du Japon, par où transitait également le riz. De plus, la ville abritait deux des trente-trois temples du pèlerinage des temples de l’ouest, encore existants aujourd’hui.

C’est dans ce contexte que sont nées les images d’Ôtsu, tout d’abord pour satisfaire les besoins en images religieuses des pèlerins et voyageurs. Pour le prix d’un repas, chacun pouvait repartir avec une image liée à des rites bouddhiques ou de divinités protectrices ou bienfaitrices. Inspirées par l’imagerie médiévale, les auteurs souvent anonymes produisaient des figures au style simplifié et naïf.
Peu à peu, d’autres thèmes se sont développés pour arriver à environ cent vingt. Les plus célèbres sont le démon, créature issue des enfers bouddhiques et souvent déguisé en moine, musicien ou troupier, les divinités et les héros populaires, ou encore les beautés et courtisanes, comme par exemple la jeune fille à la glycine.
L’ôtsu-e est souvent plein d’humour et de satire, et vise généralement à l’éducation morale populaire. A partir de la deuxième moitié du XVIIIème siècle, les images se réduisent et sont accompagnées de poèmes courts, comme autant de dictons faciles à retenir. Tous peuvent intégrer facilement le message moral, faisant de ces ôtsu-e les précurseurs de la bande dessinée didactique.

A la même époque, à Tokyo, se développait l’ukiyo-e, les images du monde flottant aujourd’hui bien connues du public. Les deux écoles s’influençaient l’une l’autre tout en étant concurrentes. Le public de Tokyo était très citadin et à l’affût des dernières nouvelles du monde du divertissement, ce qui entraîna un raffinement des techniques de production et des détails représentés pour des scènes dépeignant les mœurs de l’époque. A l’opposé, l’ôtsu-e a cherché la rationalisation de la production pour réduire les coûts et diffuser largement ses images. Les sujets se sont orientés vers l’intemporel et la symbolique et touchaient un public plus rural. Les images d’Ôtsu constituaient aussi un témoignage du passage dans la ville, de par leur caractère très reconnaissable.

A l’occasion de l’inauguration de l’exposition, le dernier imagier d’Ôtsu, Takahashi Shôzan V, est venu à Paris faire une démonstration de fabrication d’images d’Ôtsu. Chaque image se faisait à la commande, une performance sous les yeux du client, et cela a conduit à un processus simplifié, réalisable par une personne seule. Le matériel nécessaire est limité : des brosses et pinceaux, un compas, des pigments, des pochoirs, des petits tampons gravés en bois et du papier. La palette est réduite au noir, blanc, vermillon, ocre rouge, ocre, vert, couleur chair et gris, tous issus de pigments minéraux ou végétaux, avec l’ajout occasionnel de doré. A l’aide des pochoirs, les mêmes que ceux utilisés pour la teinture des kimonos, les grands aplats de couleurs sont brossés rapidement. On rajoute ensuite les détails au pinceau, les cercles aux compas, puis on termine par un encadrement en trompe l’œil. En quelques minutes, l’image est terminée.

L’ôtsu-e est peu à peu tombé en désuétude, jusqu’aux années 1920 où Yanagi Muneyoshi créa le mouvement Mingei, mettant en avant les arts populaires et l’artisanat de qualité. Et bien que Yanagi ait promu l’ôtsu-e comme un artisanat d’art, Takahashi Shôzan V se considère plus comme un artisan que comme un artiste. Son père, reconnu trésor vivant, lui a transmis son savoir et l’envie de mieux faire connaître les images d’Ôtsu au Japon comme à l’international. Il cherche également à attirer une population plus jeune avec la création de nouveaux motifs, bien que les tarifs aient beaucoup augmenté par rapport aux débuts, ce qui limite les acheteurs. S’il n’a pas encore de successeur, il espère pouvoir inspirer de jeunes artistes et transmettre son savoir-faire.

Regarder Takahashi Shôzan V travailler, c’est à la fois voir une tradition séculaire se perpétuer et participer à son renouveau. L’exposition de la MCJP, en nous donnant accès à cet art populaire méconnu, nous permet de le maintenir vivant, et qui sait, provoquera peut-être des vocations.

 

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Visuels : 1- affiche de l’exposition / 2- Le dieu de la Fortune rasant le dieu de la Longévité sur une échelle , XVIIIe siècle, peinture d’Ôtsu, collection particulière, dépôt à l’Ôtsu City Museum of History, Japon / 3- Courtisane jouant du luth, XVIIIe siècle, peinture d’Ôtsu, collection particulière, Japon / 4- Banquet du chat et de la souris, XVIIIe siècle, peinture d’Ôtsu, collection R. Bru, Barcelone / 5- Démon en pèlerin invoquant le buddha Amida, XVIIIe siècle, statuette en bois laqué, musée national des arts asiatiques-Guimet, Paris, photo Michel Gurfinkel

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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