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[Live report] Bachar Mar-Khalifé au Théâtre des Bouffes du Nord

[Live report] Bachar Mar-Khalifé au Théâtre des Bouffes du Nord

27 janvier 2015 | PAR Bastien Stisi

À l’occasion de la seconde édition du festival Beyond My Piano, qui a pour objectif la mise en avant d’artistes émancipés du caractère un peu trop formel que peut parfois avoir l’articulation du piano, le théâtre des Bouffes du Nord recevait le Libanais Bachar Mar-Khalifé (comédien de circonstance) et son Paradis de Helki, création originale orchestrée par l’un des plus fascinants pensionnaires du label pionnier InFiné (Rone, Aufgang, Arandel…)

Le récit proposé ici est celui d’une bataille. Ou plutôt, de deux batailles. L’une d’elles est terminée, c’est celle qui paraît avoir balayé l’habitation dans laquelle Bachar Mar-Khalifé se trouve projetée, réduite à un caveau mortuaire dans lequel s’accumulent les décombres d’objets et d’humains inanimés. La seconde bataille est sur le point de débuter. C’est celle qui va opposer le personnage incarné par Bachar à sa mémoire, saturée d’informations et de souvenirs qui l’entraîneront parfois dans une asphyxie cérébrale ostentatoire.

Devant le passé douloureux et la mort environnante (on pense évidemment, par filiation, à la guerre civile syrienne qui ravage le pays depuis quatre ans), le salut passera par l’expulsion des traumas. Et c’est le piano, instrument familier de ce mélangeur de baroque et d’électronique (ce n’est pas un hasard si son frère Rami fait pour sa part partie du projet Aufgang…), qui servira ici le dessein libérateur. Durant une heure, celui-ci projettera ainsi les notes avec un zèle urgent et vital, comme si le processus de cicatrisation du « moi » devait passer par cette violence forte et belle, parfois plus douce, accompagnée dans son cheminement par des images projetées sur un cadran dans lequel le double de Bachar apparaît à intervalles réguliers.

Le personnage réel est au piano. Sa voix, forte et imposante, est d’une justesse parfaite, et le plat du pied fait office d’élément percussionniste. Il incarne l’aujourd’hui. Il se lève à chaque fin de saynète, prenant le temps de construire à la bombe et sur une toile proche de ce piano noir les différents éléments d’un arbre (celui de la vie ?) Dès qu’il se lève, on peut distinguer une trace rouge coulant le long de son tee-shirt blanc. C’est peut-être le sang de ces êtres dont il a annoncé au début du spectacle les noms avec une voix grave et sentencieuse, comme s’il devait en le faisant les envoyer directement sur l’estrade de la guillotine.

Le personnage fictif (dont on nous propose uniquement la silhouette) est à l’intérieur du cadran. Lui, incarne l’hier. On le voit successivement s’habiller avec des vêtements de la vie normale, avant de le voir parer d’une baïonnette et d’un masque à gaz. Plus tard, lors d’une complainte plus apaisée, la silhouette se retrouvera dans une cage pantomimique, effrayée et inquiète. Elle excitera les notes du piano, et projettera le Bachar fait de chair et d’os à l’intérieur de ce décor chargé qui évoque une fusion entre une toile orientaliste de Delacroix et la pochette du Corruption & Lies de New Order, bien loin du minimalisme viscéral souvent proposé par le théâtre de Peter Brook. La tête entre les mains, les genoux au sol, on le croira perdu, un instant. Il reviendra toutefois auprès de son instrument fétiche, afin de le caresser une dernière fois.

Mais la douceur du présent sera nuancée par la violence du passé. Dans le cadran, ce seront en effet non plus les doigts, mais la lame d’une hache coupante qui viendra à la rencontre du piano, parcouru de coups répétés et rageusement assénés.

La dernière note n’émanera pas du piano, mais de cette hache venant trancher une dernière fois les décombres de l’instrument meurtri. C’est le symbole de cette violence qui demeure dans la mémoire, malgré la thérapie proposée par l’accumulation des notes. C’est aussi, pour le spectateur qui conservera à l’esprit les deux albums studios de l’artiste, une manière de voir Bachar Mar-Khalifé s’affranchir, une fois encore, des diktats et des règles imposées par d’autres.

Visuels : (c) Ybouh

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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