Opéra
Le viol de Lucrèce de Britten par l’Académie de l’Opéra de Paris : spectacle poignant de haute volée

Le viol de Lucrèce de Britten par l’Académie de l’Opéra de Paris : spectacle poignant de haute volée

19 mai 2021 | PAR Victoria Okada

A partir du 19 mai jusqu’au29 mai, l’Académie de l’Opéra national de Paris propose, au Théâtre des Bouffes du Nord, « Le Viol de Lucrèce » de Benjamin Britten. Cette œuvre poignante, composée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en 1946, fait écho aux tragédies humaines, surtout à la violence commise aux femmes. Le premier opéra de chambre du compositeur, créé il y a juste 75 ans, peut ainsi être abordé comme une actualité, celle de notre époque qui est celle de tous les temps.

Un voile ajouré, présage de l’équilibre fragile et le déchirement intérieure

En entrant dans la salle, un immense rideau-voile bleu attire notre attention. Sommairement tissé, il sert à séparer le parterre-scène du fond, où est placé l’ensemble instrumental. Le tissage continue dans l’opéra, les trames (du voile) laissant toujours de nombreux jours sur les fils de chaîne. La surface de ce rideau est de surcroît faite d’espaces à différentes nuances de bleu, tels un patchwork, parfois bancal. Même sous son apparence ethnique plutôt sympathique, on y sent des failles, un drame. C’est comme pour symboliser l’équilibre fragile des rapports humains, mais aussi pour présager le déchirement intérieur de Lucrèce. D’ailleurs, la nuit où Tarquinius, le criminel, arrive chez Lucrèce, le voile tombe. On aperçoit alors non seulement l’orchestre de chambre mais aussi un tréteau-métier à tisser où le drame est scellé… Jeanne Candel, la metteuse en scène, se sert de ces décors de Lisa Navarro en les adaptant avec efficacité la configuration des Bouffes du Nord qui ne possèdent pas de scène à proprement parler. Dans cet espace limité, elle fait appel à l’imagination du spectateur pour suggérer un immense palais à travers une seule porte, que Tarquinius franchit avant de pénétrer dans la chambre de Lucrèce.

Les caractères variées des voix confère une grande épaisseur à l’œuvre

Outre cette maîtrise spatiale, Jeanne Candel confère aux deux « chœurs », masculin et féminin, de véritables caractères, comme s’il s’agissait de personnages à part entière. Chacun des chœurs, tenu par un seul(e) chanteur (se) qui assure les commentaires de la situation, remplit, au même titre que les deux protagonistes, les premiers rôles du drame — le drame où la question de rédemption chrétienne est anachronique par rapport à l’intrigue, censée se dérouler dans l’antiquité romaine.

Deux chanteurs incarnent les chœurs. Celui féminin par la soprano suisse Andrea Cueva Molnar dont le médium voilé se transforme dans les aigus en une voix claire et envolée. Celui masculin par le ténor suédois Tobias Westman qui, dramatique et intense, sait parfaitement doser et nuancer sa voix selon les situations. Dans la distribution « A » de la représentation destinée aux professionnels, le 14 mai, outre les chœurs, les six personnages ont des caractères vocaux très variés, conférant à l’œuvre une grande épaisseur. Dans le rôle de Lucrèce, la mezzo française Marie-Andrée Bouchard-Lesieur séduit par la richesse et la largesse de sa voix, sans qu’elle ne tombe dans une gravité sombre et lourde. Les servantes Blanca et Lucia sont respectivement tenues par la mezzo roumaine Cornelia Oncioiu et la soprano russe Ksenia Proshina, l’une homogène sur toutes les tessitures, l’autre aux beaux aigus sans forcer. Les trois chanteurs masculins sont tous dotés de puissance, quelque peu surdimensionnée pour la salle propice à la musique de chambre. Toutefois, cette puissance contribue à renforcer le côté martial de l’histoire. C’est particulièrement vrai pour Alexander York, en Tarquinius. Le baryton américain use non seulement de sa voix sonore et ouverte, mais aussi de son talent de comédien qui lui donne d’ailleurs une présence scénique évidente. Alexander Ivanov, alias Junius, se démarque par la justesse des propos, son chant allant de pair avec la construction de son rôle. La basse américaine Aaron Pendleton chante Collatinus, (le mari de Lucrèce), tout en connaissant parfaitement sa voix qu’il maîtrise de manière limpide, avec une assise solide qui la rend naturelle.

Direction musicale rigoureuse et nuancée

L’ensemble de treize musiciens est dirigé par Léo Warynski qui fait ses débuts à l’Opéra de Paris tout comme Jeanne Candel, Lisa Navarro, Pauline Kieffer (costumes) et César Godefroy (lumières). Comme à l’accoutumée, sa direction est à la fois rigoureuse et nuancée, apportant à cette petite formation la dimension d’un orchestre fourni. Son exploit est d’autant plus fabuleux quand on sait qu’il doit diriger la première moitié de l’opéra sans avoir de contact visuel avec des chanteurs, qui évoluent au-delà du voile. Sous sa direction, les musiciens à des personnalités diverses, issus de l’Académie de l’Opéra de Paris, de l’Ensemble Multilatérale (dont le chef est directeur artistique) et de l’Orchestre-Atelier Ostinato, avec au premier violon Antoine de Maisonhaute (membre fondateur du quatuor Tana), trouvent une belle unité.
Pour cette production, n’oublions pas que l’ensemble de la troupe a bénéficié de la préparation musicale auprès de Jeff Cohen, pianiste rompu dans le répertoire lyrique.
Le viol de Lucrèce par l’Académie de l’Opéra de Paris offre, malgré la gravité du sujet, une belle occasion de retrouver la salle, où on sentira plus que jamais la force de la voix et de la musique.

Jusqu’au 29 mai à 18h.
Retransmission en accès gratuit sur L’opéra chez soi à partir du 10 septembre 2021.

photos © Studio J’adore ce que vous faites

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