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[Interview] Danton Eeprom : « chez moi, la musique est le sujet principal »

[Interview] Danton Eeprom : « chez moi, la musique est le sujet principal »

23 juin 2014 | PAR Bastien Stisi

Quatre ans après Yes Is More, l’expatrié londonien Danton Eeprom revient avec If Look Could Kill, un second album marqué par la prédominance d’une électro qui cohabite plus encore qu’auparavant avec la pop à qualité ascendante. Échaffaud, Britney Spears, chimpanzé et humour british : entretien avec l’un des faiseurs d’électro les plus élégants des environs…

« Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine ». Cette phrase n’est pas tirée de ton dernier album, mais est la dernière phrase prononcée par le révolutionnaire Danton avant de monter sur l’échafaud…

Danton Eeprom : C’est bien ce Danton là que j’avais en tête. Ce type m’a toujours fasciné, et les avis divergent toujours à son sujet, plus de deux siècles après sa mort. C’est déjà un exploit en soi. J’aime beaucoup observer la réaction des gens à l’évocation de ce nom. Un nom qu’ils ont entendu dans les salles de classe au fil des années. Ensuite, ils tentent avec différents degrés de succès de se souvenir de quelques détails, des vestiges de cours d’Histoire devenus flous avec le temps. Son nom a marqué les esprits.

Ton électro n’est toutefois pas une bande-son révolutionnaire, et ce même si elle paraît quand même posséder un petit côté dénonciateur. On pense par exemple à la reprise de Britney sur « All American Apparel », où l’on croit lire une satire de la société consommatrice et édulcorée…

D. E. : C’est peut-être le cas en effet. De la même manière « Hex Tape », un autre morceau de l’album, pourrait bien être une parodie du gros RnB qui tâche qu’on nous sert à toutes les sauces depuis des années. Mais je me garderai bien de vous mettre dans la confidence. J’ai une sainte horreur de la musique « à message ». La musique dite « engagée », ou politisée, ce genre de chose. C’est très bien d’avoir des opinions et de les défendre, mais pour moi la musique sert à oublier les problèmes, à s’évader le temps d’un morceau. Chez moi, la musique est le sujet principal. Il y a peut-être d’autres choses qui peuvent être perçues en filigrane par-ci, par-là, mais je préfère laisser le soin d’interpréter ceci ou cela d’une manière ou d’une autre a ceux qui l’écoutent.

Et « All Dressed Up (And Nowhere to Go) », c’est une référence à la classe vestimentaire qui te caractérise, ou est-on toujours dans une certaine forme de satire sociale ?

D. E. : Plutôt dans une certaine idée du romantisme en premier lieu. Comment gérer la solitude dans un monde hyper connecté. Quelqu’un qui passerait des heures à s’apprêter avec le plus grand soin, sans pour autant avoir une raison valable de la faire comme un rendez-vous, n’est-ce pas un acte de rébellion ultime envers une société qui prône l’efficacité, le tout tout de suite et où il est très mal vu de s’adonner à des activités qui en apparence ne servent à rien ?

Il y a aussi un humour très second degré dans ta musique (un humour très british serait-on tenté de dire), comme sur « Biscotto & Chimpanzé »…

D. E. : Les Grands Bretons savent rire d’eux-mêmes sans pour autant se couvrir de ridicule. J’aime aussi leur goût pour le « double entendre » comme ils l’appellent : des choses qui peuvent être interprétées différemment selon le contexte qu’on leur prête. Ce n’est pas forcément du goût de tout le monde, je l’ai appris à mes dépens. Mais quel intérêt s’il faut ensuite s’expliquer longuement derrière ? Donc comprenne que pourra, et tant pis s’il y a de la casse.

Il y a un écart de quatre ans entre l’élaboration de tes deux albums. N’est-ce pas risqué compte-tenu des formats de diffusion actuels de la musique ?

D. E. : Peut-être, mais n’est-ce pas encore plus risqué d’enchainer les disques sans se renouveler et de foncer tête baissée sans jamais prendre de recul ? Les adeptes de cette philosophie connaissent souvent le succès pendant un certain temps, mais en fin de compte, ils sont comme des magiciens qui ne connaîtraient qu’un seul tour de magie : au bout d’un moment tout le monde connaît le truc et ça finit par lasser. Ça me donne envie d’écrire un conte, pas pour enfants mais pour Djs /musiciens. C’est presque pareil au final.

If Looks Could Kill a été produit à Londres, mais demeure empreint d’une sacrée dose de soleil. C’est le côté Sud de la France qui ressort ?

D. E. : C’est étrangement dû au fait que le soleil se fait plutôt rare dans mes contrées, donc pour ne pas sombrer dans une mélancolie empreinte d’humidité et rythmée par des prises trois fois par jour de médicaments contre le rhume, il faut bien le recréer d’une manière ou d’une autre. Et je sais de quoi je parle. Ayant grandi dans le sud, le soleil je connais.

 If Looks Could Kill est-il à tes yeux un album pop ?

D. E. : À mes yeux, il est surtout la preuve que Yes Is More n’était pas un coup de chance ou un heureux concours de circonstances. Enregistrer un album dans un studio de rêve c’est une chose. Devoir reconstruire un environnement de travail de qualité équivalente, en partant de rien, en terrain inconnu, puis s’atteler à l’écriture et à la mise en boîte d’un deuxième album, c’est une autre paire de manches, passez-moi l’expression. Je suis déjà très heureux d’y être parvenu, d’être fier du résultat, d’avoir gagné un très bon studio au passage et d’avoir appris tout ce que j’ai appris chemin durant. Donc pop, pas pop… Très franchement peu m’importe ! C’est vous qui voyez.

Était-il nécessaire de se détacher de la techno moite et bétonnée de ton premier album ?

D. E. : À l’époque, la techno moite et bétonnée cohabitait déjà avec des « vraies » chansons rock, pop… il y avait même un slow si vous vous rappelez bien. J’ai fait un peu la même chose sur celui-ci au final. J’ai juste essayé d’être plus subtil et de mieux marier ces deux facettes à priori incompatibles. En gros j’ai travaillé ma souplesse et je fais mieux le grand écart qu’auparavant. Tout est dans l’échauffement, les meilleurs vous le diront.

Tu mets souvent en avant le rôle prépondérant de ton label d’InFiné dans ton parcours…

D. E. : Ce n’est pas étonnant dans la mesure où ils écrivent tous les textes promotionnels. Je dois aussi envoyer toutes mes interviews à leur comité de censure avant publication. Donc ne comptez pas sur moi pour dire du mal du label qui m’a pris au berceau, qui m’a éduqué, nourri, logé, donné du travail et m’a inculqué des valeurs fortes comme « le travail c’est la santé », « tel est pris qui croyait prendre », « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » etc.

Les regards tuent chez Danton Eeprom (comme chez Méduse). Est-il donc nécessaire d’écouter ta musique les yeux complètement fermés ?

D. E. : Je ne peux pas vous dire, j’ai lu la question les yeux fermés. Tout est mieux les yeux fermés.

Danton Eeprom, If Look Could Kill, 2014, InFiné

Visuel : (c) pochette de If Look Could Kill de Danton Eeeprom

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : bastien@toutelaculture.com / www.twitter.com/BastienStisi

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