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[Interview] Bachar Mar-Khalifé : « Je refuse toute idée de drapeau »

[Interview] Bachar Mar-Khalifé : « Je refuse toute idée de drapeau »

22 octobre 2015 | PAR Bastien Stisi

D’un charisme imposant sur scène (on avait noté la force de sa prestation au Théâtre des Bouffes du Nord en janvier dernier), Bachar Mar-Khalifé s’avère d’une timidité et d’une pudeur notables dès lors qu’il s’agit d’expliciter, dans un cadre plus intime, les contours d’un travail débuté il y a une demi-douzaine d’années avec le soutien du label InFiné. Son troisième album, Ya Balad (« Ô Pays » dans sa langue natale), évoque, entre fantasmes assumés et souvenirs bouleversés, le Liban, ce pays alors en guerre, qu’il a été contraint de quitter à l’âge de 6 ans, aux côtés d’une famille dans laquelle il paraît être d’usage de devenir grand et talentueux musicien (outre son frère Rami, membre d’Aufgang, et sa mère Yolla, son père Marcel est considéré comme l’un des plus grands artistes libanais du siècle). Épris de liberté, il évoque à nos côtés cette terre natale changeante (dans son esprit et dans les faits), son rapport avec son pays d’adoption, sa vision d’un monde dans lequel il avoue avoir parfois du mal à trouver sa place… 

Ton nouvel album s’appelle Ya Balad, que l’on peut traduire littéralement en Arabe par « Ô Pays ». Mais connaissant ton univers et les nuances que tu y apportes, est-ce vraiment du Liban, ton pays natal, dont tu parles simplement ici ?

Bachar Mar Khalifé : Tu me tends la perche, alors je vais la saisir ! J’aime effectivement dire que c’est plus complexe que ça. J’aime présenter le pays que j’évoque comme un pays lointain, comme mon pays imaginaire. Définir et fermer les choses, je pense que c’est très mauvais pour la poésie. Il ne faut toutefois pas nier non plus que tout ça vient bien de quelque part, et il se trouve que je suis effectivement né au Liban. J’essaye aussi d’être lucide sur le moment de création. La chanson « Ya Balad » (ndlr : qui figure sur Who gonna get the ball from behind, son 2e album), parle justement de cette nostalgie, de cette perte d’un pays, qui peut finalement être n’importe quel pays. Les gens qui font l’effort de vraiment écouter ce morceau peuvent se trouver renvoyer à leur propre exil et à leur propre nostalgie.

L’exil, c’est a priori quelque chose que tu connais. Tu as quitté le Liban, ton pays natal, assez jeune…

B. M-K. : Je suis arrivé en France à l’âge de 6 ans. Rami, mon frère aîné, avait 7 ans et demi. On est arrivé en 1989, au moment du grand final de la Guerre du Liban. C’est de cette période que datent mes plus nets souvenirs de guerre. Les bombes, les affrontements à Beyrouth, les conflits entre les deux représentants de la confession chrétienne libanaise qui se sont entretués à la fin…Il y a eu une grande vague de départs à la fin de l’année 1989, nous n’étions pas les seuls. Notamment vers la France, mais aussi vers d’autres pays. Mes parents ont eu la possibilité de partir et ils l’ont fait. Ça devait être provisoire pour beaucoup de Libanais, qui se sont dit « on va attendre que le calme revienne, et on rentrera au pays. » Beaucoup sont restés. Quand tu commences à avoir scolarisé tes enfants, à les avoir habitué à de nouvelles coutumes, ce n’est pas évident de faire le chemin inverse. Je ne sais pas ce que j’aurais fait à la place de mes parents, mais c’est en tout cas la réalité de ma vie.

As-tu eu l’occasion de retourner au Liban depuis ?

B. M-K. : Mes parents y sont revenus il y a une dizaine d’années, alors j’y retourne assez souvent oui.

Le Liban que tu évoques est-il un Liban fantasmé ou un Liban basé sur des souvenirs précis ?

B. M-K. : Il y a des souvenirs très précis et également des souvenirs fantasmés. Je ne m’interdis pas le fantasme et le rêve par rapport à cette enfance-là, que je qualifierais d’ailleurs, et paradoxalement, d’« enfance heureuse ».  Ça peut paraître fou d’un point de vue extérieur et en sachant que l’on a fui un pays en guerre, mais vraiment, j’ai eu une enfance très heureuse et très sereine, une véritable ambiance d’amitié et de solidarité dans ma famille. C’est en tout cas ce qui me reste, si je dois me souvenir, de cette enfance-là. Peut-être qu’aujourd’hui j’essaye d’embellir cette enfance, et qu’en cela ce fantasme est essentiel. Ce qui est difficile par contre, c’est quand je retourne au Liban aujourd’hui et que je sens que ce que j’ai vécu ou ce que j’ai cru vivre n’existe plus.

A quels niveaux ?

B. M-K. : Il y a différents niveaux. Il y a forcément le fait que je ne peux pas revivre ce que j’ai vécu parce que je ne suis plus un enfant. Je vois les choses avec mes yeux d’adulte, c’est différent. Et puis il y a aussi le fait que la situation du pays est dans une impasse tellement flagrante que chaque voyage que j’y fais est une déception nouvelle pour moi. Et pas seulement pour moi. Je sais que la génération de mes parents est aussi très déçue et abattue par la situation libanaise aujourd’hui. Ils se sont battus pour beaucoup de choses, pour la liberté, pour l’égalité, pour les pauvres, et honnêtement, avec le passif qui est le nôtre, je trouve par exemple que la manière dont les Libanais traitent aujourd’hui les réfugiés syriens ou palestiniens est une honte pour le pays et son histoire.

Te sens-tu, de fait, particulièrement concerné par les discussions actuelles sur les migrants en France ?

B. M-K. : C’est une réalité qui envahit aujourd’hui un petit peu l’Europe, mais qui est là depuis toujours, et pas seulement depuis la Seconde Guerre Mondiale. Ces phénomènes d’exclusion ou de rejet, c’est en fait une réalité pour une majorité de gens sur Terre. En Europe, on est dans un cocon qui était jusqu’à maintenant plutôt bien protégé ou en tout cas fantasmé, autant par les Européens que par  ces gens qui cherchent la liberté en Europe. Un jour ou l’autre, on sera tous confrontés à la réalité de tout le monde.

Dans la biographie qui accompagne ce nouvel album, tu affirmes « avoir tout d’un croyant, mais sans aimer Dieu ». Tu parais pourtant habité par une force mystique lors de tes lives…

B. M-K. : Déjà, il faut savoir que j’ai une relation spéciale avec les lieux de cultes. J’aime aller dans les églises, j’aime le silence que j’y trouve. Surtout en ville, je trouve que c’est un lieu très précieux, avec ces bougies, ces pierres…J’aime ces lieux-là où les gens ne sont pas obligés de se parler, cette sensation de voir les gens submergés par quelque chose qui les dépasse…Une église et une salle de concert, je trouve qu’il y a quelque chose de commun. En concert, les gens s’assoient et ne parlent pas trop fort, il y a quelque chose qui se crée là-dedans qui est quasiment de l’ordre du sacré.

Une église, mais sans divinité donc…

B. M-K. : Dieu, je t’avoue que je doute de son existence. Artistiquement parlant d’ailleurs, je crois d’ailleurs que c’est plus intéressant de douter de son existence que d’y croire. Ceci dit, je veux bien admettre qu’il soit là et j’aimerais qu’il soit à l’image des êtres humains, que ce soit quelqu’un de sympathique avec qui on peut boire un verre et avec qui on peut échanger sur des choses. Mais j’aurais sûrement beaucoup de choses à lui reprocher.

Et c’est un peu le sens de ton morceau « Kyrie Eleison », où tu implores notamment Dieu d’épargner les hommes ?

B. M-K. : Oui, il y a un peu de provocation là-dedans. Ces icônes c’est quelque chose qui me frappe, je fais tout de suite le parallèle avec l’image du père. Peut-être aussi parce que la figure du père est très présente dans la vie, notamment parce que les gens, dans mon pays, l’adorent (ndlr : Marcel Khalifé, depuis plus de 40 ans, est l’une des plus grandes figures de la variété libanaise). Les gens pleurent dans ses bras là-bas. Normaliser une idole, c’est finalement quelque chose qui, parce que mon parcours de vie est ce qu’il est, est normal pour moi.

Maintenant je n’ai pas non plus de combat particulier vis-à-vis de la religion. C’est juste que l’art, et en ce qui me concerne, la musique, permettent à ces débats-là d’émerger.

Tu parlais de ton père Marcel Khalifé, et j’ai eu la sensation qu’il était assez présent au sein de cet album. Tu reprends notamment son titre « Madonna », et tu l’interpelles directement dans « Leila »…

B. M-K. : Je ne pense pas lui avoir donné quelque chose de particulier sur cet album. Je pense qu’il est présent dans ma vie, mais au même titre que ma mère et de mon frère. Encore une fois je trouve l’image du père intéressante dans ce que je peux exprimer artistiquement, c’est quelque chose qui est infini et qui n’est pas voué à être résolu. J’ai repris une chanson qu’il avait composé dans les années 80.

Je l’écoutais quand j’étais petit, c’est une chanson qu’il avait enregistré avec sa voix et avec un orgue d’église, que je trouvais très particulière étant petit. Je l’avais interprété lors d’un concert à l’intérieur de l’église Saint-Eustache, où l’on m’avait demandé de faire une reprise d’une chanson liturgique. J’ai voulu l’insérer à l’album parce que je l’aime beaucoup. C’est aussi simple que ça pour celle-ci. Par contre il est vrai que les paroles du titre « Leila » lui sont directement adressées.

Puisque l’on parle de famille : ton frère Rami va bientôt sortir avec Aufgang l’album le plus pop de toute sa carrière, alors que tu sors de ton côté l’album le plus sombre de la tienne. Vous avez un an et demi d’écart et avez a priori un passif et des souvenirs communs. Comment expliques-tu que vous arriviez à une vision et une démarche aussi opposées à ce moment de votre vie ?

B. M-K. : C’est très intéressant comme constat. Je t’avoue que je n’y avais jamais pensé avant. Et c’est amusant parce que paradoxalement, mon frère est dans la vie quelqu’un d’assez sombre et moi quelqu’un d’assez festif. Nous sommes tous deux très passionnés et on a tous les deux un coté assez extrémiste dans le coté sombre et festif. Je ne sais pas s’il y a une explication, je ne vais pas m’aventurer à ça mais je pense que c’est un hasard. Après il y a peut-être quelque chose que je peux dire. Lui, avec Aufgang, c’est un groupe qu’il a, et moi je suis seul. Peut-être que si j’avais un groupe je ferais des choses plus joyeuses, je ne sais vraiment pas. Mais c’est vrai que du moment où je me mets à composer une chanson, c’est vrai que les chansons qui arrivent sont le plus souvent assez graves. C’est par soucis de sincérité j’imagine. C’est ce qui sort.

Il y a une démarche thérapeutique ?

B. M-K. : C’est plutôt le côté sacré, comme on le disait tout à l’heure. C’est une véritable nécessité pour moi. Je ne sais pas, je me dois de le faire. Mais là par exemple tu vois je vais être accompagné de deux musiciens sur scène, et il y a ce côté que j’avais un peu négligé qui apparaît, le côté partage…Partager ma musique avec d’autres gens qui l’exécutent avec moi, et partager d’autres sensations avec le public. Je crois que cet album pourra procurer de la danse ou ces choses qui vont au-delà de la musique, c’est-à-dire une expression corporelle qui peut être uniquement transmises par l’énergie et la puissance d’un groupe sur scène.

Il y a effectivement quelques morceaux plus dansants sur cet album…

B. M-K. : Oui il y a surtout « Lemon ». Comme je le disais tout à l’heure, je suis quelqu’un de très festif, ça ne se voit peut-être pas au premier abord, mais je saute sur n’importe quelle occasion pour danser ! C’est beaucoup dû à ma mère je crois, qui a sorti également trois disques mais dont le vrai métier c’était professeur de philosophie, qui est quelqu’un qui relie toujours la musique au bonheur.

As-tu un public au Liban ?

B. M-K. : Alors…je ne sais pas ! J’ai des projets de concerts là-bas, mais je ne sais pas du tout si ma musique y est arrivée…J’ai quelques retours par des gens, et ça me touche évidemment énormément, mais au même titre que les gens qui me parlent de ma musique en France ou au Brésil. Il n’y a pour moi pas de frontières sur ce genre de sujets.

Donc concrètement tu ne sais pas trop ?

B. M-K. : Concrètement non, mais je te répondrais pareil si tu me disais en France. A Paris ça va encore, mais je me suis retrouvé dans des concerts durant lesquels je devais vraiment croire en ce Dieu auquel je ne crois pas pour aller sur scène, si tu vois ce que je veux dire ! Mais au Liban, c’est particulier puisque là-bas, de toute façon, je vais devoir dépasser quelque chose d’immense que j’ai dû un peu moins dépasser ici : là-bas, tout ce que je fais doit forcément être super puisque je suis le fils de Marcel Khalifé. A partir de là, c’est très compliqué moi-même d’aller là-bas et de dire ce que je fais.

Quel rapport entretiens-tu avec ce pays où tu as trouvé refuge étant petit ?

B. M-K. : Aujourd’hui c’est presque de l’indifférence. Ce n’est pas du tout une attaque, honnêtement, je suis indiffèrent à ce pays et à cette société, à ce que ça peut représenter parce que de toute façon, je pense qu’aujourd’hui toute les sociétés sont malades. Je refuse toute idée de drapeau, mais je t’avoue que politiquement et médiatiquement je suis très fatigué de subir quelque chose dont je ne suis pas responsable.

C’est-à-dire ?

B. M-K. : Je te donne des exemples très concrets : la dernière fois, on vient me dire que Morano a dit quelque chose a la télé, et les gens m’ont demandé ce que je pensais. Et moi je m’en fous. Je ne sais pas ce qu’elle a dit je ne veux pas savoir, je ne suis pas concerné, je ne fais pas partie de ce monde-là. Alors après la France, j’ai une fascination pour ce pays, pour sa culture, pour sa musique, pour Barbara, pour Gainsbourg, pour Brel, pour Jean Moulin et la résistance, pour les fusillés du Mont Valérien, pour toutes les plaques SNCF avec les noms des gens qui sont tombés sous les balles du fascisme dessus. Je suis fasciné par tout ça mais quel lien avec ce qu’est la France aujourd’hui ? Je n’en trouve malheureusement que très peu et c’est pour ça que je me mets le plus possible à l’écart des gens en général et de ces questions-là.

D’où, la réécriture de libertaire de lainasse sur « Ya Nas », qui est initialement une chanson traditionnelle koweïtienne ?

B. M-K. : J’en ai effectivement réécris les paroles pour en faire quelque chose d’assez libre…

Tu te dirais libertaire ?

B. M-K. : Dire que je suis libertaire n’aurait pas beaucoup de sens pour moi. Ce qui est sûr c’est que mon disque ne porte pas forcément un message politique ou quelque chose de ce genre. Je préfère dire que mon disque ne parle de rien, plutôt que l’on me mette dans une case qui n’est pas la mienne.

Ton chant et la manière dont tu l’exécutes sur cet album me donne l’impression d’un schéma presque instinctif, comme s’il suivait la trace d’un souvenir…

B. M-K. : Instinctive oui, ce n’est pas faux Je prépare très peu avant d’enregistrer par exemple. Il y a beaucoup de chansons de ce disque qui ont été écrites le matin de l’enregistrement. C’est intéressant pour moi d’entendre ton interprétation à ce niveau. Mais ce n’est pas volontaire. Le calme, la violence, la paix, la guerre : il faut que tous ces opposés trouvent leur place quelque part à l’intérieur d’une chanson pour considérer qu’elle est terminée. Je ne crois pas que, compte tenu de ce que je fais, une chanson puisse être uniquement douce ou dansante.

Terminons sur une note plus positive : la dernière fois que j’ai interviewé un artiste d’InFiné, c’était Rone. On avait notamment parlé de cette chanson (« Calice Texas ») où l’on entend la voix de son bébé (Alice), une chanson sur laquelle tu interviens également. Là sur cet album, tu consacres également une chanson à l’enfance (« Dors mon gars »), qui paraît même être une berceuse. Il y a une volonté nataliste chez InFiné ?

B. M-K. : Ah oui c’est vrai ! Je ne sais pas ! C’est un hasard amusant en tout cas, et ce n’était peut-être finalement pas si hasardeux qu’Erwan ait voulu m’associer à cette chanson-là du coup ! Avec Erwan, on s’est rencontrés à un moment de nos vies où l’on avait peut-être plus à partager que de simples paroles. Mais je te rassure : InFiné ne nous a pas donné de directives particulières à ce sujet !

Une interview à lire dans le cadre de notre dossier Refuge.

Bachar Mar Khalifé, Ya Balad, InFiné, 2015, 47 min.

Visuel : (c) Lee Jeffries

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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