Electro

[Interview] Rone : « Avec Creatures, j’avais envie d’ouvrir les fenêtres »

[Interview] Rone : « Avec Creatures, j’avais envie d’ouvrir les fenêtres »

05 février 2015 | PAR Bastien Stisi

Déjà interviewé il y a un an et demi dans le cadre du prolongement de son Tohu Bohu (l’EP de remixes se nommait Tohu Bonus) Rone, qui détient définitivement le statut d’artiste le plus adorable en interview, nous parle cette fois-ci de Creatures, son troisième album studio qu’il juge le plus personnel de sa carrière, bien que celui-ci bénéficie d’une panoplie de collaborations prestigieuses et inédites au sein de son parcours (Étienne Daho, François Marry, son bébé Alice…) Après avoir présenté son nouveau live au public surexcité des Transmusicales au début de l’hiver, on le retrouvera ce soir sur la scène surélevée de la Cigale parisienne…

Ton troisième album s’appelle donc Creatures. Et des créatures, il y a en a toujours eu dans ton univers visuel et sonore…

Rone : Et ouais, je suis d’accord avec toi. Bon, je te fais l’histoire rapidement. En fait, fallait trouver un titre à cet album, et j’étais environ au milieu de sa composition, et il n’y avait encore rien à ce niveau-là. Même la plupart des morceaux n’avaient pas de titres d’ailleurs. Et ma copine Liliwood était en train d’essayer de dessiner la pochette (elle non plus ne savait pas trop où aller à ce moment-là…) Et puis, je crois que je sortais du studio, j’étais un peu fatigué, et je lui sors un truc comme « cette machine est dingue, elle me sort des bruits bizarres, j’ai l’impression qu’il y a des créatures là-dedans…. » On a rebondi là-dessus, on a trouvé ça drôle de les incarner visuellement. C’est pour ça que ces créatures apparaissent sur la pochette. Mais tu as raison, ça fait longtemps qu’elles sont présentes ces bestioles : sur Tohu-Bohu, je parlais plus d’un chaos qu’il fallait maîtriser, et là c’est incarné de manière plus sympa. Et puis ça a un double sens : Creatures, ça évoque aussi la « création ». Chacun des morceaux de cet album est un peu une créature qui m’échappe forcément à un moment ou à un autre…Je fais le morceau, puis une fois qu’il est sur le disque, j’ai l’impression qu’il a sa propre vie. Par le biais des clips, par le biais du live où je les réinvente…

Pour ma part, j’ai tout de suite pensé à la créature que l’on entend grogner et souffrir sur « Beast », issu de ton précédent album Tohu Bohu

Rone : Ah mais oui, c’est vrai ! Tu vois, je n’avais pas du tout fait le lien, mais tu as tout à fait raison ! Ce n’était pas un enchaînement aussi logique que ça dans ma tête, mais c’est vrai qu’il y a un lien évident entre tout ça ! C’est bien vu. C’est l’idée que quelque chose prenne vie lorsque je fais de la musique. Le processus créatif, c’est un truc qui me fascine toujours. Quand je fais de la musique, je ne sais pas trop où je vais à la base. Je me laisse guider par mes machines ou par mes émotions…Creatures, ça me parlait vraiment beaucoup !

Tu parlais tout à l’heure d’incarnation de ces créatures, et c’est vrai que par les petits effets glitch que tu introduis, on a quasiment l’impression qu’elles apparaissent, qu’elles se mettent à dialoguer…

Rone : En fait, c’est vraiment parti du fait que les machines que j’utilise la plupart du temps ont des phases très aléatoires…Lorsque je compose, je joue pendant des heures, et j’enregistre tout ce que je fais. Je reviens ensuite dessus, mais la plupart de mes morceaux vient d’un accident, d’un imprévu…Finalement, j’ai développé cette méthode de travail au fil du temps, et même au live, où j’intègre parfois des petits sons sans les avoir vraiment pensé auparavant…Sur l’album, il y a un morceau qui s’appelle « Calice Texas ». J’étais en train de bosser dessus, et j’avais ma petite fille d’un an qui était dans mes pattes…elle baragouinait des trucs de bébé, je l’ai enregistré, et finalement, je me suis servi de ma fille comme l’un de mes synthés…

Je voulais justement t’interroger sur ces interventions d’humains (même tout petits…) que l’on retrouve beaucoup sur cet album : malgré le fait que celui-ci se nomme Creatures, c’est la première fois qu’on en entend autant, des humains…

Rone : Oui, c’est vrai que j’avais envie avec ce disque de quelque chose de beaucoup plus organique. D’être beaucoup moins froid. Même si j’adore les machines, je voulais que l’on sente la chair et le sang. C’est pour ça que j’avais envie qu’il y ait des voix. C’est effectivement un disque beaucoup plus humain. Ces créatures-là sont humaines ! Sur mes morceaux avec François Mary et Étienne Daho, j’ai l’impression de donner vie à des petits Frankenstein…

À propos des collaborations de François Marry et d’Étienne Daho (on pourrait presque voir ici la symbolisation d’une passation de pouvoirs entre une très grande figure de la pop d’hier et l’une des très grandes de la pop de demain), quel est ton rapport à la musique pop ?

Rone : J’ai un rapport assez ambigu à la pop. Je suis à la fois très curieux de ce qui s’y passe, et en même temps très agacé. Le format radio me gonfle, et en même temps, j’ai beaucoup de respect pour beaucoup de groupes pop qui créés vraiment des choses nouvelles. Niveau icônes pop, les Beatles sont par exemple l’illustration idéale du groupe qui remplissait des stades tout en proposant quelque chose d’hyper inventif…

C’est pour ça que tu as opté pour les lunettes rondes à la Lennon ?

Rone : Aha non ! Enfin l’inventivité de ces mecs était folle. Ils ont su rester inventifs, non pas en restant dans un cadre « underground », mais au contraire dans un cadre « overground »…

Ça te ressemble pas mal ça comme positionnement : faire de l’indie, mais en touchant quand même un peu le mainstream…

Rone : Ouais peut-être. Tu vois lorsque j’ai bossé avec Daho ou avec François, l’idée était aussi de jouer un peu avec les codes de la pop. Que ce soit le remix que j’ai fait avec lui (celui de son titre « En Surface »), ou avec ce morceau-là (« Mortelle »), j’aimais l’idée qu’il n’y ait pas format couplet-refrain mais que sa voix apparaisse quand même à des moments où l’on ne s’y attend pas forcément, et qu’elle disparaisse aussi de manière inattendue.

À propos de ces collaborations, j’ai cru comprendre qu’avec cet album, tu avais aussi l’ambition de faire quelque chose d’un peu moins « autocentré » que précédemment…

Rone : J’ai vraiment composé les deux premiers albums tout seul, dans une chambre. Là, j’avais envie d’aérer le studio, d’ouvrir les fenêtres, de rafraîchir mon son. Là où je me suis un peu piégé par contre (mais ce n’était pas désagréable…), c’est qu’au final, avec un peu de recul, je me dis que je me retrouve tellement dans ce disque que j’ai la sensation que c’est mon disque le plus personnel…Alors que c’est l’inverse ! C’est super bizarre ! J’ai l’impression d’avoir eu une vraie fusion avec tous les artistes avec qui j’ai travaillé. Par exemple, François Mary a écrit le texte de « Quitter la Ville ». Je ne suis intervenu en rien dessus. Et pourtant, on peut avoir l’impression que le morceau fait directement référence à « Bye Bye Macadam » ! Or je ne pense pas que François ait voulu le faire à la base, c’est très étrange ! Je me suis de fait complètement accaparé le texte, comme si c’était moi qui le chantait (enfin heureusement que ce n’est pas le cas : je chante comme une casserole !)

Tu parlais de fusion avec les artistes. Est-ce aussi parce que tu as beaucoup travaillé avec des artistes signés comme toi chez InFiné (Bachar Mar-Khalifé, Gaspar Claus, l’ingé son d’Arandel et d’Aufgang…)

Rone : Quand tu me le dis comme ça, c’est vrai que ça fait hyper corporate ! Mais en fait, ce sont plus des relations amicales qui ont amené ces collaborations. Tu vois par exemple, je connais Gaspar Claus bien avant même qu’il signe chez InFiné (j’avais à l’époque fait écouter sa musique au label, et direct, ils ont voulu sortir son disque !) Bachar pour le coup, c’est quelqu’un que j’ai beaucoup croisé grâce à InFiné, et c’était très tentant de faire de la musique avec lui !

Il y a donc aussi beaucoup de collaborations avec la famille…Ça fait très Gainsbourg comme ça…

Rone : Oui, avec ma copine Liliwood et ma fille Alice ! Mais tu vois, il n’y avait pas trop l’objectif à la base de faire un album de famille…Pour Liliwood, ce qui est plutôt dingue c’est que l’on n’ait pas eu l’occasion de bosser ensemble avant…Elle est tout de même illustratrice, il y a une certaine logique à ce que ce soit elle qui se charge de la pochette de l’album ! La pochette a pris forme en même temps que prenait forme le disque…toute la maison était envahie par ces créatures, c’était amusant ! Papa est en haut, il est en studio, Maman est en bas, elle fait la pochette…Le bébé circulait entre les deux !

Tu as pris clairement une nouvelle dimension entre ton second album Tohu Bohu et celui-ci. Tu étais par exemple clairement la tête d’affiche des dernières Transmusicales. En marge de la parution de son dernier album, Caribou déclarait qu’avec le succès qui était désormais le sien, il essayait de faire plus qu’avant attention à son public, et notamment de composer…As-tu eu une démarche similaire ?

Rone : Je me suis très souvent posé la question. « Est-ce que ça va plaire, est-ce que c’est dans l’air du temps ? » Mais en vérité, j’essaye de me débarrasser de tout ça à tout prix. Quand je compose, je m’isole véritablement, je n’écoute plus de disques, je ne regarde pas de films, je ne lis pas de bouquins. Je suis une vraie éponge, j’aurais peur que la culture que j’engrange influence mes propres productions…

Est-ce que tu la cadres, cette phase de création ?

Rone : Oui. Là par exemple j’étais en pleine tournée, et j’ai appelé mon manager pour lui dire que je voulais faire un nouvel album, et qu’il fallait donc arrêter de me programmer. Il fallait prévenir tout le monde que pendant trois mois je ne serai plus disponible ! À ce moment-là, je ne pense pas à ce que les gens peuvent attendre. Plus on se sert contre soi-même plus on a de chance d’être écouté par les autres. Si ce que je fais me touche, je me dis que ça a plus de chances de toucher également les gens qui vont y être confronté…En live, par contre, je fais beaucoup plus attention aux attentes du public. Je me dis par exemple toujours qu’il faut que je joue « Bora Vocal », qui est l’un de mes premiers morceaux et que les gens attendent lorsqu’ils viennent me voir jouer…

À propos de ça…tu comptes rejouer « Belleville », de ton premier album Spanish Breakfast ? J’ai adoré ton live à l’Olympia en 2013, mais j’étais déçu de ne pas l’entendre…

Rone : Oui, je vais le jouer à la Cigale ! Je suis très content que tu me dises ça ! C’est fou que tu m’en parles ! Il était dans un coin, au grenier, et je réfléchissais hier à quel morceau j’avais envie de rejouer, et j’ai pensé à « Belleville » ! C’est important de faire un clin d’œil aux gens pendant les concerts…Je penserais à toi quand je la jouerai, il y a peu de gens qui me parlent de ce morceau !

Ce live, justement, tu l’as expérimenté aux Transmusicales, et tu vas le reproduire le 5 février à la Cigale…

Rone : Lors des lives de Tohu Bohu, j’avais tellement eu l’envie de réinventer mes morceaux sur scène que j’avais fait presque des nouveaux morceaux. Ce coup-ci, j’ai vraiment envie de donner vie à l’album en live. Ils prendront une nouvelle forme, mais ils seront proches de la version studio. J’ai hâte d’y être !

En concert ce soir à la Cigale.

Visuel : © Liliwood

[Interview] Rodrigo Garcia : « Il faut surmonter sa pudeur pour créer »
« Les Nains » au Théâtre de l’Idéal : Stuart Seide adapte un roman de jeunesse méconnu de Pinter
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *