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[Interview] Arandel : « jamais eu autant besoin de poésie qu’aujourd’hui »

[Interview] Arandel : « jamais eu autant besoin de poésie qu’aujourd’hui »

10 décembre 2015 | PAR Bastien Stisi

Projet le plus conceptuel d’un label (InFiné) qui n’en manque pourtant pas (on a déjà vu plus commun que Bachar Mar-Khalifé, Cubenx ou Downliners Sekt…), Arandel tient à positionner la musique au centre du propos. Et l’intention n’est pas ici une posture, pas plus qu’une proposition philosophique. Simplement la volonté de pointer ce qui est essentiel, et d’écarter ce qui ne l’est pas (le « surnuméraire », comme disait Damiaso chez Rone). Alors, Arandel est un projet interprété par un ou plusieurs humain(s) (les machines ont encore pour l’heure besoin de leurs fondateurs pour fonctionner), dont l’identité ne compte pas, et dont il convient de parcourir les contours globalement electronica et technoïdes sans l’assistance de celui qui a bien voulu les bâtir…En guise d’exemple : la sortie d’Umbrapellis, prétexte de cette rencontre qui suit, qui ne doit être qualifié ni d’album, ni de mini-album, ou ni même d’EP… 

Solarispellis, ton précédent album sorti l’an passé, tirait son nom des « Chants d’en Bas » de Philippe Jaccottet. D’où Umbrapellis tire-t-il son nom ?

Arandel : Umbrapellis est toujours, comme Solarispellis, une variation libre d’après ce poème de Jaccottet. Solarispellis, c’était littéralement et en latin « la fourrure du Soleil », et Umbrapellis c’est « la fourrure de l’ombre ». Il y avait la volonté d’inscrire le projet dans la continuité du précédent, et de lui donner un pendant un peu « Yin Yang ».

« Les Chants d’en Bas » parlent de l’acceptation du deuil, de la mort, de la peur que ce sentiment implique. «  À présenthabilletoi d’une fourrure de soleil et sors comme un chasseur contre le ventfranchis comme une eau fraîche et rapide ta vieSi tu avais moins peurtu ne ferais plus d’ombre sur tes pas. » Solarispellis c’était ça : cette fourrure de Soleil dans laquelle il faut que l’on se drape pour affronter la vie et les choses pas toujours rigolotes que l’on trouve sur ses chemins. Avec Umbrapellis, on avait envie de dire que l’on pouvait aussi draper avec de l’ombre. Car quand le Soleil disparaît, on peut aussi trouver du réconfort dans l’ombre…

Et tu vois c’est drôle parce que suite à ce que l’on appelle pudiquement les « événements du 13 novembre », je suis retombé sur ce poème et j’ai trouvé ça fou de voir à quel point il correspond à ce que je lis partout en ce moment. Sur cette idée qu’il faut aller de l’avant et chercher là où se trouve la lumière. Le poème de Jaccottet parle exactement de ça. Du coup, on l’a lu la semaine dernière, à La Briqueterie d’Amiens, au milieu de notre set. Ça nous paraissait être, dans le contexte, quelque chose d’assez juste. C’était l’évidence que la poésie n’était pas du superflu, n’était pas de l’inutile ni du luxe.

Ce terme de « superflu », il me fait penser à cette collaboration de Rone et d’Alain Damasio sur « Bora Vocal » (« Quand t’écris ça, t’es pas surnuméraire comme dirait Sartre, t’es pas superflu …»), signé comme toi chez InFiné…

Arandel : Ah mais oui j’y pensais aussi justement là…C’est vrai qu’il parle de « surnuméraire »…c’est exactement cette idée-là. Tu vois j’ai l’impression que si on écoutait les comptables et les économistes, la poésie serait la première chose qui sauterait sur Terre…Je crois en fait que l’on n’a jamais eu autant besoin de poésie qu’aujourd’hui ! Les gens parlent de « résistance » en ce moment, et je crois qu’effectivement, continuer la poésie est une certaine forme de « résistance ».

Tu insistes sur le fait qu’Umbrapellis n’est ni un album, ni un EP, ni un mini-album. Plutôt une extension de Solarispellis. Pourquoi cette obsession sur la nomination et la qualification des choses ?

Arandel : Je crois que ça rejoint ce que l’on disait à l’instant sur la poésie, et qu’il faut faire très attention à ce que l’on utilise comme mots. Et surtout en musique instrumentale, où l’on se passe de mots pour parler, mais où l’on est obligé d’utiliser des mots pour en parler. Il y a une espèce de paradoxe là-dedans auquel il faut faire hyper attention. C’est vrai que là, j’ai demandé à ce que l’on ne parle ni d’album, ni de mini-album, ni d’EP, parce qu’effectivement, Solarispellis et Umbrapellis sont un seul et même projet. En faire un EP c’était presque un peu diminuer le projet et l’enfermer dans quelque chose qui n’expliquait pas bien ce qu’il était. Pour nous clairement, c’est un 2e volume ou 2e volet, comme on veut, mais ce n’est pas un élément détachable du précédent, que ce soit au niveau de la musique, du nom ou même de l’artwork.

Sur tes deux derniers disques, tu nommes tes morceaux en parlant de « sections », d’ « interludes », de « variations ». Sur le tout premier album d’Arandel, tous les morceaux étaient nommés comme le nom de l’album (In D), et étaient tout juste différenciés par un numéro. Est-ce pour permettre à l’auditeur de ne pas être influencé d’une quelconque manière que ce soit dans la réception de ce qui compose le morceau ?

Arandel : C’est exactement ça oui. C’est une façon d’intervenir le moins possible dans la manière dont la musique va être reçue, pour que l’auditeur puisse se l’approprier le plus possible. Après y a des choses sur lesquelles on ne peut pas ne pas intervenir, comme le titre de l’album par exemple, qu’il faut bien nommer. Là Solarispellis par exemple, il y avait quand même une orientation qui était donnée, ce qui n’était pas le cas avec In D. Même avec l’artwork tu donnes un cadre. Mais sorti de ces deux cadres-là, on ne voulait pas donner davantage. Ça nous paraissait compliquer de donner des titres aux morceaux. Appeler un morceau instrumental « coucher de soleil sur la montagne » juste parce qu’il faut lui donner un titre, ça n’a pas beaucoup de sens à mes yeux…

Depuis le début du projet, tu tiens à conserver l’anonymat autour de l’identité du / des membre(s) qui composent Arandel. Te verrais-tu finir par faire ton « Burial », c’est-à-dire finir par dévoiler l’identité de chacun ?

Arandel : À vrai dire j’ai jamais vraiment compris pourquoi Burial l’avait fait. J’avais trouvé ça un peu décevant qu’il se dévoile. Enfin, il a certainement de très bonnes raisons de l’avoir fait hein…Pour Arandel c’est un peu particulier. Arandel c’est le nom du projet, ce n’est pas un pseudonyme. Ça n’aurait pas de sens de révéler une identité derrière Arandel. Puisque ce n’est pas un masque.

Combien êtes-vous à composer dans Arandel ?

Arandel : Ben on sait pas. Ça fait partie du genre de choses que l’on ne souhaite pas tellement révéler en fait. Mais c’est pas pour le cacher, c’est vraiment pour focaliser la musique sur elle-même. C’est le plus important, le reste ne compte pas.

Arandel est en DJ set le 19 décembre à La Gaîté Lyrique, dans le cadre de l’exposition Paris Musique Club et de la carte blanche offerte à son label InFiné.

Arandel, Umbrapellis, 2015, InFiné, 29 min.

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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