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[Chronique] « Our Love » : l’immense don d’amour de Caribou

[Chronique] « Our Love » : l’immense don d’amour de Caribou

14 octobre 2014 | PAR Bastien Stisi

Caribou, le prof de maths devenu spécialiste en algorithmes electro(pop)nica et qui avait terminé de valider son statut d’icône indie avec la parution en 2010 de Swim, son dernier album aqueux, aérien et abouti, revient avec Our Love, un nouvel épisode discographique (le septième, si l’on considère les expériences Manitoba et Daphni) en forme, comme son nom l’indique, de véritable déclaration d’amour.

[rating=4]

Il est d’abord important de le signaler : Our Love est un album tourné vers l’autre. Non pas que l’on doive le considérer comme le versant philanthrope d’une carrière qui avait pris ces dernières années avec la parenthèse Daphni le pouls des dancefloors moites et divergents, mais plutôt, comme la manifestation d’une prise de conscience. Car depuis le succès mondial de Swim, bien aidé d’abord par une tournée effectuée avec les mastodontes de Radiohead, et ensuite par des shows parfois longilignes ayant rendu quiconque s’y étant frotté abonné à la moindre manifestation scénique du Nord-Américain, Daniel Snaith a découvert que ce qui émanait depuis dix ans de son cerveau ne concernait désormais plus seulement une niche intime de fans de Manitoba (son nom d’artiste sur ses deux premiers albums, parus entre 2001 et 2003) avant d’être ceux de Caribou. En quatre années, celui qui poursuivait jadis la rédaction d’une thèse en mathématiques en même temps que l’élaboration de sa musique est en effet passé du confidentiel au quasi universel. Il a fallu ainsi gérer l’évolution soudaine, et considérer autrui comme un interlocuteur nouveau.

C’est en tout cas le parti qu’assure avoir pris Caribou, qui affirme ça et là ne plus simplement créer de la musique pour son petit « lui », mais également pour ce public, nombreux, qui lui a manifesté tellement d’attachement au cours de ses lives mille fois répétés, mille fois fantasmés, mille fois triomphaux.

Et loin des craintes que l’on est en droit d’exprimer à la lecture de pareille démarche (« faire un album pour son public ? Quelle angoisse… »), Caribou parvient à transmettre la caresse sans brosser dans le sens du poil, à offrir l’accolade sans la moindre emphase, à livrer de nouveau un grand disque sans reproduire pour autant les systématismes (jouissifs) déjà entrevus sur Swim. Our Love se distingue ainsi de son prédécesseur tout en le respectant, donnant un souffle plus innovant à un objet qui s’avérera sans doute le plus moderne de toute sa discographie (la soul trafiquée aux pulsions technoïdes prend ici une place importante).

La voix de Daniel Snaith, elle, prend une ampleur toujours ascendante et une assurance nouvelle malgré le vocoder toujours branché (« Cant’ Do Without You », « All I Ever Need », « Back Home »), ce qui donne encore davantage d’humanité à un disque toujours plus préoccupé au fil des années d’électronique au dépend de l’acoustique (en studio du moins. En live, guitares et batterie apparaissent).

Alors, Our Love n’accroche pas le tympan comme Swim. Il n’y a pas ici de montées d’orgasmes comparables à ce qu’avais pu provoquer la découverte d’un « Odessa », d’un « Sun », d’un « Bowls ». Peut-être s’en rapproche-t-on sur l’aérien et pulsé « Your Love Will Set You Free », et plus encore sur l’immense « Mars », d’où transparaît justement la même tribalité allogène et lumineuse qui apparaissait sur le précédent album du Canadien.

Mais loin du cynisme contemporain, force est de constater que la dernière équation de Daniel Snaith est un album qui fait du bien. Parce qu’il est trompeur. Car si Our Love parle d’amour, il n’en parle pas (comme le souhaite pourtant le diktat) comme d’un tracas, n’utilisant pas la thématique préférée du sensible pour se faire le porteur d’une tonalité mélo. L’amour, et cela est hautement revendiqué, est ici celui que Dan Snaith éprouve pour femme (sa compagne est sa muse), enfant (une fillette est arrivée récemment), public (il sera nombreux au Pitchfork, le 1er novembre), triangles isocèles, platines, laboratoires, rennes canadiens, l’univers. C’est une manière pour lui de remercier la fortune, les tracés heureux, les perspectives toujours plus réjouissantes. Et si le bonheur ne semble toujours pas avoir d’histoire, il aura en tout cas, dès lors que l’on parlera d’electronica de dancefloor, trouvé sa bande-son.

Caribou, Our Love, 2014, City Slang, 41 min.

Caribou sera au Pitchfork Festival le 1er novembre 2014, et à l’Olympia le 11 mars 2015.

Visuel : © pochette de Our Love de Caribou

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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