Musique
Dakh Daughters Band, le freak cabaret venu de l’Est

Dakh Daughters Band, le freak cabaret venu de l’Est

10 décembre 2014 | PAR La Rédaction

“No more be grieved at that which thou hast done : Roses have thorns, and silver fountains mud. DONBASS ». (Voir traduction plus bas « N’aie plus de chagrin de ce que tu as fait : les roses ont l’épine, et les sources d’argent, la boue. »)

Malheureusement connue pour la guerre qui la déchire, cette région, le Donbass, à l’Est de l’Ukraine, est aussi le titre d’une chanson aujourd’hui célèbre dans le pays. Célèbre, car scandée sur le Maidan aux heures les plus sombres de la révolution par les clameurs graves et dramatiques du Dakh Daughters Band. Pour ceux qui n’étaient pas prévenus de cette déferlante de l’Est, le choc fut grand la semaine dernière quand, au Théâtre des Bouffes du Nord, résonnèrent les voix pittoresques tantôt mélodiques tantôt hurlantes, de cette bande de filles. C’était dans le cadre du World stock festival.

Originairement sept, elles étaient alors six. Six filles, six danseuses de cabaret, multi instrumentistes, poètes, et égéries, usant des techniques vocales insoumises des chanteuses traditionnelles ukrainiennes, s’inspirant de tous les poètes, les révoltés, les réfractaires, ceux qui ne peuvent se taire : le héros national Taras Chevtchenko, et également Joseph Brodsky, William Shakespeare, ou Nirvana.

Rien de la musique ne leur est étranger, c’est leur bain, leur suc, leur sève, contrebasse, violoncelle guitare, percussions, claviers, didgeridoo. Passant de la rage, au rire, à la mélancolie, le visage fardé de blanc, les lèvres rouges et saillantes, les sourcils noirs, en robe verte version sixties ou en justaucorps et tutu noirs, les cheveux hirsutes, définitivement cabaret, à Paris elles ont trouvé leur place. Cela faisait peut être 138 ans que les bouffes attendaient ce cri de rage, ce cri d’amour.

L’Ukraine était là. Telle qu’on ne la voit pas, telle qu’on essaie de la taire et de la faire disparaitre. Mais la jeunesse, le talent des Dakh Daughters invite les impérialismes de tous bords, les autoritarismes, les régimes despotiques sans foi ni loi ni cultures, à baisser l’échine devant l’élan vital de l’art, devant l’expression propre de ses Euménides. Grâce à ces muses Punks et à d’autres, la preuve est faite que l’Ukraine ne se raye pas de la carte d’un coup de crayon. Elle vivra. Car ces filles là, chantent, hurlent, murmurent leur culture, elles en enfilent les habits traditionnels, elles en empruntent les voix, tout en y ajoutant cette touche décalée, déjantée et burlesque. Elles adaptent le répertoire classique aux rythmes du rap, du rock ou du reggae, selon l’intention. Elles jouent des personnages farfelus, intransigeants, exacerbés, des femmes modernes, tourmentées, trahies, blessées, joviales, cyniques, prêtes à tout, au delà de la morale et des petites émotions.

Le théâtre de l’absurde elles en viennent, car les Dakh Daughters sont les filles, les héritières, du théâtre Dakh créé il y a exactement 20 ans par Vlad Troitsky, à Kiev. Ce mécène de la culture alternative en Ukraine cache au fin fond d’un quartier de la capitale, fait grandir dans un petit théâtre fait de bric et de broc, les artistes de demain. Une petite scène, des gradins, les comédiens vous invitent à entrer après vous avoir proposé un thé ou une goulasch, vous rentrez et vous n’en ressortez pas indemne car tout peut arriver, dans ce petit lieu, où jaillissent Pirandello et Shakespeare, sous ce petit toit. Car Dakh signifie Toit en ukrainien, le toit de Vlad Troitsky qui protège ses troupes et nous accueille chaleureusement. Chaleureuses elles le sont restées, ces comédiennes multifonctions, qui ont quitté la banlieue kiévienne momentanément, pour conquérir le monde, sans jamais oublier les principes de leur père, de leur mentor : l’entièreté, l’absolu du comédien au service de son rôle, de son message, afin d’habiter la scène, un espace cathartique où s’exulte toutes les joies et toutes les peines.

Les filles ont bien grandi et prennent leur envol avec ce spectacle unique, mis au service de la Révolution, drainant les foules de l’Euromaidan. Elles ne sont pas que des artistes, elles sont aussi des citoyennes, des filles du peuple. Le peuple ukrainien, dont elles véhiculent les mythes et l’Histoire lorsque Ruslana rentre dans la peau d’une petite vieille, Ganousya, une vieille Houtsoule de 80 ans qui vit dans les Carpates et qui a tout perdu, et qui blâme ses enfants, mais qui survit :

Tanya nous raconte l’histoire d’un mari qui veut tuer sa femme OH GOD :

Ruslana  chante à la gloire et à l’absurdité de la région du Donbass, appelée à ses grandes heures la cité aux 1000 roses, elle invoque la région industrielle et minière et son chaos avant qu’elle ne sombre dans la guerre, reprenant un couplet de Shakespeare :

« N’aie plus de chagrin de ce que tu as fait : les roses ont l’épine, et les sources d’argent, la boue. » (traduit par François Victor Hugo)

Solomyia nous emmène près de la mer Noire, peut être à Odessa ou à Sébastopol, pour retrouver sa mer, une mer où tous les poissons sont paisibles, sa mer à elle :

SLAVA UKRAINA ! L’Ukraine nous donna un joli soufflet ce soir là brandissant à l’issue du deuxième rappel le drapeau ukrainien jaune et bleu sur scène, le même qui tomba petit à petit des balcons. La diaspora ukrainienne, les ukrainophiles étaient là pour soutenir, les chanteuses, musiciennes, performeuses, dont la musique, les paroles, la présence charismatique vous touchent au plus profond de votre âme. C’est donc ému et la gorge serrée, en pensant à l’Ukraine, aux ukrainiens, à toutes ces vies gâchées, à la trahison de leur grand frère russe, à l’attentisme de l’Europe, qu’elles nous quittent avec un dernier message « Tous les gens qui vous ont dit du mal de l’Ukraine ont menti c’est un pays magnifique et on l’adore on se bat pour lui ». C’est avec leur coeur et leur être qu’elles évoquent leur pays, car loin de toute idéologie, elles sont avant tout rock, punk et freak, convoquant Kurt Donaldvitch Kobain si besoin: « my girl my girl where did you sleep last night ? ». Une reprise hilarante qui nous rappelle à quel point nous partageons tous la même culture, sans devoir pour autant abandonner nos cultures propres.

A suivre et à voir au printemps 2015 au théâtre Montfort dans le cadre du Festival Standard Ideal, le lundi 20 avril à 21h

Paulette

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