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Vacances sous le signe du coronavirus pour Monsieur Haydn

Vacances sous le signe du coronavirus pour Monsieur Haydn

22 septembre 2020 | PAR Gilles Charlassier

Depuis seize ans, Jérôme Pernoo et ses amis invitent Haydn en vacances à La Roche-Posay, pour un week-end en mi-septembre. L’édition 2020, forcément singulière en raison du contexte sanitaire, offre un bel exemple de résistance face à la fatalité épidémique, et conjugue habilement les répertoires, avec plusieurs commandes passées au pianiste Lucas Debargue, également compositeur et en résidence pour le présent cru. La journée du samedi 19 septembre en témoigne.

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Aux confins du Poitou, de la Touraine et du Berry, La Roche-Posay, petite cité d’un millier d’âmes connue pour ses eaux thermales, accueille chaque mi-septembre depuis une quinzaine d’années Les vacances de Monsieur Haydn, qui met la musique de chambre à l’honneur sous la houlette de Jérôme Pernoo. Cette édition 2020 a bien évidemment été impactée par la crise du coronavirus. Après avoir un temps été imaginée sans public, elle accueille finalement des spectateurs, avec des mesures qui, si elles ont contraint à dédoubler les programmes, n’altère pas l’identité du festival. La réduction de la jauge ne remet pas en cause les déambulations du off dans la ville, formule qui réconcilie mélomanes et novices autour de 49 concerts miniatures où jeunes professionnels, étudiants et amateurs aguerris conjuguent répertoire et créations des solistes. Cet engagement à sortir la musique de chambre hors de ses frontières usuelles se retrouve dans les dix concerts de la programmation « in », ainsi que l’illustrent les deux rendez-vous du samedi après-midi et soirée.

Au cinéma Le Kerlouët, c’est un genre réputé exigeant que les Arod défendent : le quatuor à cordes, proposé avec une billetterie originale, le « Comvoulvoul », où les spectateurs décident eux-mêmes du montant de leur droit d’entrée. Après quelques Fantaisies pour viole de gambe de Purcell et une Sonate pour deux violons et basse continue de Haendel, la formation française polit avec une vitalité juvénile et équilibrée les élans de l’Opus 76 n°4, en si bémol majeur, depuis un Allegro con spirito animé jusqu’aux accents nerveux du finale, en passant par un Menuetto contrastant avec la palette de l’Adagio. En résidence au festival, Lucas Debargue, d’abord reconnu pour sa carrière de pianiste, présente l’une des quatre partitions qui lui ont été commandées pour cette seizième édition des Vacances de Monsieur Haydn. Conçu comme une régression mémorielle, son Quatuor témoigne d’une maîtrise évidente des différents langages académiques du genre, et exhale un parfum éminemment straussien dans la sensibilité mélancolique crépusculaire. Indifférente aux querelles d’avant-garde, la pièce reconstitue au fil des variations un motif mélodique, depuis le dernier unisson du violoncelle, jusqu’à une transfiguration mnésique qui emprunte, formellement, à Beethoven – manière sans doute de célébrer aussi le deux cent cinquantième anniversaire, malmené par le coronavirus. On pourra aussi déceler dans le sentiment un peu de l’ombre de Tchaïkovski, et, dans les enchaînements, la leçon de Janacek, sans que pour autant le résultat, chatoyant pour l’oreille et l’intelligence, se résume à un simple exercice de style.

Le soir, au Casino Partouche, sous la rumeur de la pluie sur le toit, l’adaptation aux circonstances a conduit à remplacer les notes de programme par un mini-film non dénué d’humour et d’anachronismes ludiques, introduisant un choix d’oeuvres rarement données – là encore, avec un souci de séduire à la fois les novices et les connaisseurs. Aux côtés de Jérôme Ducros, Karine Deshayes se fait l’ambassadrice de quelques Mélodies de Haydn inspirées par des thèmes populaires et folkloriques, où l’esthétisation préserve la fraîcheur et la simplicité de la source. L’instinct de la couleur et du texte dont fait preuve, comme à son habitude, la mezzo française, se retrouve dans deux des cinq Mélodies sur des poèmes de Baudelaire pour mezzo-soprano, violon et piano, écrites par Lucas Debargue. Sur un canevas instrumental qui n’est pas relégué au second plan, la ligne vocale s’alanguit quelque peu dans une extase qui, parfois, nimbe l’immédiate compréhension du verbe. Magnifique page à la densité presque brahmsienne, le Quintette pour deux violons, alto, violoncelle et piano en la mineur opus 84 d’Elgar, renouvelle l’héritage germanique avec une intensité expressive relayée par les interprètes, qui prend ça et là le pas sur la patine sonore, depuis la tension du Moderato augural, jusqu’au foisonnement d’un finale, qui, à sa manière, rend hommage au Beethoven des derniers quatuors, sans oublier le ressac de l’Adagio central. La crise sanitaire n’a pas vaincu la musique à La Roche Posay, et certaines expérimentations, telle la réduction du format des concerts qui permet de multiplier les rendez-vous, pourront contribuer, à l’avenir, à rendre Les vacances de Monsieur Haydn plus foisonnantes que jamais.

Festival Les vacances de Monsieur Haydn, La Roche-Posay, du 17 au 20 septembre 2020

visuel : affiche du Festival

 

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Gilles Charlassier

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