Opéra
À Pesaro, une belle prise de rôle pour Karine Deshayes dans Elisabetta de Rossini

À Pesaro, une belle prise de rôle pour Karine Deshayes dans Elisabetta de Rossini

16 août 2021 | PAR Paul Fourier

Après une année de disette, le festival dédié au compositeur retrouve des couleurs avec trois (nouvelles) productions à l’affiche. Karine Deshayes y réussit sa première prise de rôle scénique.

Le festival de Pesaro continue son travail de présentation méthodique et musicologique des œuvres de Rossini. Donné pour la première fois en 1815, alors que le compositeur n’a que 23 ans, Elisabetta, Regina d’Inghilterra lui permet d’initier une collaboration avec le Teatro San Carlo de Naples pour lequel il créera finalement neuf opéras. Si l’œuvre ne s’inscrit pas encore comme l’un des chefs-d’œuvre du maître, elle sera en revanche une source non négligeable pour son grand jeu de recyclage, contribuant notamment à la partition du Barbier de Séville (pour l’ouverture et l’un des airs de Rosine). Le livret qui s’intéresse à l’un des épisodes imaginaires de la vie de la souveraine Anglaise, et la réduit à une femme qui n’agit que par jalousie mesquine, est simpliste et caricatural et bien loin d’égaler en qualité ce qui fera la substance de pas moins de trois opéras de Donizetti sur le même sujet. La Reine est ici guidé dans ses actions par son amour contrarié pour Leicester, lui-même marié à la fille de… Marie Stuart la rivale honnie.
Créé pour Isabella Colbran, le rôle-titre, depuis la « Rossini renaissance », a cependant séduit des chanteuses à la typologie vocale aussi variée que Leyla Gencer, Montserrat Caballé, Lella Cuberli, Jennifer Larmore.

C’est, cette fois Karine Deshayes qui s’y essaye, lui permettant ainsi et enfin, de participer à une production scénique à Pesaro (la création était prévue en 2020).
L’artiste affiche une présence dramatique digne de la Reine inflexible accompagnée de la puissance nécessaire pour s’y imposer vocalement sans problèmes. Elle évolue cependant plus dans sa zone de confort dans les nombreux récitatifs, incarnés à merveille, et les passages intimistes plutôt que dans ceux plus héroïques qui mettent la voix sérieusement sous tension. Il en va ainsi et surtout pour le très difficile premier air (« Quant’e  grato all’alma mia… Grandi del regno, e questo ») qui la montre en grande forme, projection et vocalisation exemplaires, en soulignant aussi que la chanteuse n’a pas hésité là, à investir l’un de ses rôles les plus ardus. Pendant toute la représentation, elle imposera, toutefois, un sens dramatique aigu et l’éprouvante conclusion de première partie est, à cet égard, irréprochable tant elle parvient à maintenir le niveau de tension exigé par cette scène où la Reine laisse exploser sa rage de femme jalouse. À la toute fin de l’opéra, nous offrant un « Belle’alme generose » tout en variations subtiles et caressantes, elle rappelle toute l’étendue de la palette qui fait d’elle, depuis des années, l’une des plus belles interprètes actuelles du maître.

Sergey Romanovsky compose un Leicester de grande classe. Un peu prudent au début en ce soir de Première, il se libèrera complètement au fil de la soirée. Le chant est à la fois viril et souple – en contrepartie, parfois, au prix d’un manque de brillance -, le timbre barytonant est soyeux et il assure des notes aiguës irréprochables. De plus, on lui sait gré de savoir composer avec les caprices de la mise en scène qui le font commencer son magnifique grand air (« Fallace fu il contento ») de dos puis le continuer… couché.

Il est difficile d’en dire autant du Norfolk de Barry Banks qui tient le rôle du second ténor. Le cocktail d’un timbre nasillard, d’une technique loin d’être irréprochable, notamment dans les vocalises et de changements de registres pas toujours élégants, sont autant de handicaps pour ce rôle très présent de méchant sans nuances. Grand habitué de ce type de tessitures rossiniennes, il ne manquera néanmoins pas de panache pour son air « Deh ! troncare i ceppi suoi ».

Forte de son conséquent bagage belcantiste, Salomé Jicia incarne une Matilde touchante et, s’il arrive que les aigus soient un peu disgracieux, elle combine agilité et grande capacité à émouvoir, malgré les situations parfois extravagantes imaginées par le librettiste.
Le duo avec Karine Deshayes dans le style du « Mira, o Norma » de Bellini, dans lequel la Reine cherche à amener sa rivale à renoncer nous fait vivre un moment magnifique tant les deux voix s’accordent dans un superbe chant mezza voce.

En complément, Marta Pluda incarne le rôle ingrat d’Enrico de sa voix distinguée, et Valentino Buzza n’enchante pas en Guglielmo, en raison du fait d’une ligne assez instable dans les nombreux récitatifs qu’il a à assurer.

Une mise en scène fatigante

L’idée de la mise en scène de Davide Livermore qui substitue l’Elizabeth II d’Angleterre à sa glorieuse aînée et fait de Leicester un héros de la Seconde Guerre mondiale pourrait ne pas être en cause. En revanche, le mouvement perpétuel dans lequel sa proposition nous entraîne s’avère vite épuisant. Trop de déplacements inutiles des figurants qui répètent inlassablement les mêmes mouvements et un usage excessif, voire abusif de la vidéo finissent par provoquer une saturation quasi épidermique. Le metteur en scène use de procédés qui confinent à des tocs, comme lorsqu’il assortit tout mouvement des artistes d’un siège où ils doivent poser leur séant. Au bout du compte, tout cela est bien creux, superfétatoire, et n’enrichit en aucune façon un livret déjà peu passionnant.

Une direction d’orchestre trop sèche

Evelino Pidò dirige l’Orchestre symphonique nationale de la RAI avec son efficacité habituelle, sans grand génie certes, et parfois même, avec une tonicité qui tend à devenir presque brutale pour la musique du compositeur de Pesaro. À l’instar de la célèbre ouverture, l’ensemble est enlevé, mais l’on aurait aimé que, pour une œuvre si peu donnée, le chef s’attachât à mieux en faire ressortir les subtilités. Le chœur del Teatro Ventidio Basso (direction : Giovanni Farina) est lui irréprochable.

De cette première soirée dans le temple balnéaire de Rossini, l’on retiendra qu’aux côtés de Sergey Romanovsky et de Salomé Jicia, Karine Deshayes a effectué une prise de rôle parfaitement réussie, continuant ainsi d’évoluer sur son beau chemin belcantiste ; chemin qui, à l’automne, l’amènera à clôturer un rôle avec sa dernière Cenerentola à Madrid et s’enrichira d’un autre très excitant, Giovanna Seymour dans Anna Bolena à Zurich.

© Studio Amati Bacciardi

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