Classique

Une entrée de saison sous le signe de Berlioz avec l’Orchestre National de France, Emmanuel Krivine et Marie-Nicole Lemieux

Une entrée de saison sous le signe de Berlioz avec l’Orchestre National de France, Emmanuel Krivine et Marie-Nicole Lemieux

19 septembre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Après Lucerne et Budapest où ils ont triomphé, les Musiciens de l’Orchestre National de France dirigés par Emmanuel Krivine ont ouvert la saison musicale ce 19 septembre à l’auditorium de Radio France. Avec la chanteuse Marie-Nicole Lemieux, c’est un programme Berlioz qui nous a été livré.

Après un mot d’introduction chaleureux de Sibylle Veil, la présidente-directrice générale de Radio France, l’ouverture de ce premier concert de saison est brillant avec un Carnaval Romain (1841) rescapé du naufrage de l’opéra Benvenuto Cellini où éclatent à la fois vivacité et majesté.

Puis la cantatrice entre en scène pour 30 minutes du célèbre deuxième recueil de mélodies de Berlioz, inspiré de Gautier : Les nuits d’été (années 1830). Toute de rouge vêtue et boucles d’oreilles en diamant, la chanteuse nous invite avec panache, une diction inouïe qui doit faire rougir Nerval de plaisir et puissance une véritable descente aux enfers, que nous avons suivie en dansant à sa voix. Les amours de la « Villanelle » nous ont entraînés et habitués aux virevolter avec les grâces violoncelle, sauf qu’il ne reste plus que le « Spectre de la rose » que la chanteuse a incarné comme un rossignol vindicatif. Commençant par un drame « Sur les lagunes” nous fait faire un chemin marin et bouleversant de deuil. « Absence » est un cri que M.N. Lemieux sait retenir pour nous bercer et appelle au retour de l’être aimé. Le « plus beau » selon Krivine et aussi l’air qui a été répété en bis était « Au cimetière » où l’orchestre enveloppe la voix de la chanteuse de cents nuances. Enfin, parfaitement symbolique « L’île inconnue » clôt cette invitation au voyage avec éclat, mais aussi toute préservée : la mélancolie. Irradiant, la mezzo-soprano ne semble pas touchée par cette dernière et c’est dans un rire perlé et partage avec l’orchestre de voir combien le public s’apprécie ce cycle qu’elle offre le bis comme une nouvelle fulgurance.

Après l’entracte, c’est avec ce monument qu’est la Symphonie fantastique (1829) que l’orchestre finit de nous emporter. Alors que nous l’avons déjà entendue en cette année Berlioz et en ce mois de septembre, à la Philharmonie dirigée par Zubin Mehta à la tête du Philharmonique d’Israel (lire notre article), le sanctuaire français par l’orchestre de la Nation offre une toute autre écoute : précision et distinction sont au rendez-vous de cette exécution preste et élégante où le chef tient fermement les commandes avec un immense charisme. Les rêveries du premier mouvement sont parfaitement romantiques, avec une subtilité et un sens de la nuance qui met toute l’ouïe en éveil, le rythme est aussi très précis, avec des moments de houles et des instants plus posés. Les harpes triomphent toujours au début du deuxième mouvement du bal, ici moins viennois que dirigé par Zubin Mehta et plus proche d’une fête de la Restauration, avant que la valse ne l’emporte au deuxième temps, mais tout en délicatesse. Le mouvement bucolique de la « scène aux champs » est spécialement réussi, avec des épaisseurs et des échos qui apportent mystère et parfois solitude à certains des instruments. La marche au supplice est toute en gravité et retenue avec très peu d’éclat, des cymbales discrètes et des tambours-peaux. A temps, les vents et les cuivres confèrent un aspect presque baroque ou rétro à cet épisode de la symphonie.

Dans le final, le songe l’emporte sur le Sabbat, toujours avec des changements de rythme subtils et un plaisir partagé et manifeste de donner plus de matière encore à l’oeuvre mais l’élégance et la politesse « à la française » demeurent, jusqu’à la dernière note, vivement et rapidement applaudie. Cette perfection cartésienne et berliozienne dans le son de l’orchestre est d’une orthodoxie éblouissante et néanmoins, à temps, un peu de fougue, de désordre, de désespoir palpitant et strident ont pu nous manquer. On n’en sort pas moins divinement habité par ce festin Berlioz, après un désormais habituel et attendu petit mot heureux et ironique du chef. Merci pour cette belle ouverture de saison et pour la cohérence merveilleuse de ce programme Berlioz.

visuels : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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