Opéra
Werther poétique pour la réouverture de l’Opéra de Montpellier

Werther poétique pour la réouverture de l’Opéra de Montpellier

21 mai 2021 | PAR Gilles Charlassier

Après quasiment sept mois de fermeture au public en raison de la crise sanitaire, les salles d’opéra rouvrent leurs portes. Montpellier a pu ainsi sauver la production de Werther réglée par José Dario Innella, d’après celle de Bruno Ravella, importée de Nancy. Émotions romantiques garanties !

Une production primée

Créée à l’Opéra national de Lorraine en 2018, la mise en scène du Werther de Massenet imaginée par Bruno Ravella avait été couronnée la même année par le Prix Claude Rostand du meilleur spectacle lyrique en province, et est adaptée par José Dario Innella pour le plateau de l’Opéra Comédie à Montpellier, à l’heure de la réouverture des salles au public. Sans chercher à trahir la lettre de l’intrigue, située aux premières heures du Romantique allemand, le Sturm und Drang, la scénographie prend un parti pris poétique et évocateur au diapason de la sentimentalité de l’ouvrage, et propice à l’émotion. Dessinés par Leslie Travers, les décors se résument à une épure d’un séjour de demeure bourgeoise, avec un mobilier minimal et des coulisses faisant office d’antichambres, aux murs tapissés, au gré des affects et des saisons, d’aquarelles abstraites aux tonalités de sanguine, ou de paysage aux mélancoliques teintes argentiques. Les façades se retireront pour le dénuement du finale tragique. Reprises par Sergio Carvalho Pessanha, les lumières conçues par Linus Fellbom accompagnent et soulignent avec un tact évident l’évolution et les contrastes entre les différents climats du drame, passant des pastels tendres de la sérénité domestique aux bleus nocturnes de l’intimité tourmentée.

Un solide duo Werther/ Charlotte

Si la direction d’acteurs a dû se soumettre aux normes néo-wilsonniennes du sans-contact imposées par le covid, les solistes n’en relaient pas moins les qualités expressives de la lecture scénique. Pour sa prise de rôle, Marie-Nicole Lemieux fait vibrer avec une sincérité admirable les remords de Charlotte. S’appuyant sur les moires de sa tessiture charnue, sans céder inutilement aux facilités du registre grave pour surligner le dramatisme du personnage, la contralto canadienne se plie aux précieuses indications du compositeur pour façonner un portrait qui respire une musicalité instinctive. En Werther, le Guatémaltèque Mario Chang lui donne une réplique passionnée, avec un robuste bronze vocal sans doute à son meilleur dans les demi-teintes voilées, qui laissent affleurer les ressources du soliste, plutôt que dans la plénitude d’un éclat parfois un peu trop vigoureux pour la vulnérabilité tourmentée du héros goethéen. Quoique n’étant pas sans reproche, avec des voyelles plus fermées que nécessaire – tropisme assez courant chez les hispanophones quand ils prononcent le français –  la diction du ténor latino-américain ne démérite pas, et un supplément de travail pourra apporter des bénéfices certains sur la lisibilité du texte chanté.

En Albert, Jérôme Boutillier, l’un des meilleurs barytons français de la nouvelle génération, livre une incarnation investie, pleine d’assurance, soutenue par la richesse harmonique d’un timbre robuste et l’intelligence du texte, et consciente d’un physique avantageux. Pauline Texier séduit par la fraîcheur et l’innocence de sa Sophie au babil délié. A rebours des patriarches à la voix abîmée par les ans, Julien Véronèse fait valoir, de sa basse saine, l’affectueuse autorité du bailli. Le Schmidt de Yoann Le Lan et le Johann de Matthias Jacquot se révèlent d’une belle complémentarité dans le commentaire des événements. Mentionnons les interventions des jeunes solistes Emma de La Selle en Kätchen et Léo Thiéry en Brühlmann, ainsi que celles du Chœur d’Opéra Junior, préparé par Vincent Recolin, sans oublier les répliques des dames du chœur de la maison, sous la houlette de Noëlle Gény.

Les musiciens au centre de la production

A la tête de l’Orchestre national Montpellier Occitanie, Jean-Marie Zeitouni, qui avait déjà dirigé les représentations nancéennes, met en avant le camaïeu de sentiments du drame et les couleurs de pupitres répartis en partie sur le parterre de l’Opéra Comédie, afin de respecter les contraintes sanitaires. Même si elle complique un peu le travail du chef et des musiciens, cette disposition panoramique et circonstancielle favorise un bel éclairage sur les soli instrumentaux. A défaut de retrouver toutes les habitudes du monde dit « d’avant », saluons au moins ce retour du spectacle vivant à sa vocation première, celle de faire vibrer un public. A cet égard, ce Werther empreint de sentiment ne saurait être plus opportun.

Werther, drame lyrique de Massenet, mise en scène : Bruno Ravella, Opéra Orchestre national Montpellier, Opéra Comédie. Captation le 18 mai 2021 et représentation avec public le 20 mai 2021.

© Marc Ginot

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