Opéra
Solitude foisonnante de Rigoletto à Montpellier

Solitude foisonnante de Rigoletto à Montpellier

01 octobre 2021 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra national de Montpellier ouvre sa saison avec une nouvelle production de Rigoletto confiée à Marie-Eve Signeyrole, et dirigée par Roderick Cox. Dans le rôle-titre, Gezim Myshketa impose une présence impressionnante.

Valérie Chevalier et l’Opéra national de Montpellier entretiennent une relation de fidélité depuis plusieurs saisons avec Marie-Eve Signeyrole – qui a même été artiste en résidence dans l’institution occitane il y a quelques années, initiant un cycle autour du Trittico de Puccini, qui, sans Suor Angelica, n’a pu être mené à son terme. Avec l’incertitude liée à l’évolution de la crise sanitaire, le début de la saison 2021-2022 a choisi une production compatible avec les contraintes probables – finalement moins prégnantes que ce que l’on craignait.

Initialement conçu comme un seul en scène, le Rigoletto de Verdi revisité par Marie-Eve Signeyrole fait du bouffon d’Hugo un stand-upper à la dérive, qui revit le meurtre accidentel de sa fille – le cadavre, caché derrière le canapé pendant le Prélude, ressurgit du fond d’une cale à la fin du drame. L’article de Catherine Clément dans le programme de la soirée corrobore ce rapprochement entre la cour de Mantoue et la scène d’un one-man show, autour de la figure de l’humoriste plus ou médiatique, avatar contemporain de l’amuseur de l’Ancien Régime – l’interjection que les jeunes s’adressent, « bouffon », serait un symptôme de cette parenté. Au-delà de l’intention dramaturgique consistant à rapprocher temporellement l’intrigue et les personnages du spectateur d’aujourd’hui, traduite dans les surtitres sans impacter le livret, le dispositif explore la mise en scène, par les comiques professionnels, de leur propre vie, jusqu’à, dans le cas de Rigoletto, confondre réalité et fiction, avec issue fatale.

L’usage généreux de la vidéo met en avant les gros plans sur les expressions du visage du héros éponyme, qui mime et vit ou revit tous les rôles. Le procédé se révèle d’une grande force quand il se maquille en Gilda, et grime le bourgeonnement sentimental de « Caro nome », ou encore dans le face à face avec Sparafucile, jusqu’à l’anamorphose vidéo des deux visages – le morphing scande avec pertinence les troubles de l’identité du bouffon. Mais la réplication, cohérente avec le point de départ dramaturgique, tend à faire recette, et perdre de son saisissement émotionnel au fil de la soirée. De même, si le décor de plateau et de loge dessiné par Fabien Teigné, sert efficacement la narration, les commentaires et interruptions qui jalonnent la soirée, pour rappeler la mise en abyme, finissent par morceler la continuité d’un récit foisonnant que la musique pourrait porter sans césure théâtrale – sans mentionner que les paillettes ne rehaussent qu’avec une utilité incertaine les lumières de Sascha Zauner. La conclusion, qui voit l’agent – réinterprétation du duc – propulser à l’avant de la scène un nouvel artiste venu remplacer un Rigoletto mis sur la touche, se révèle une habile confirmation d’un déplacement de l’accent de la malédiction sur la vengeance malheureuse, que souligne le report de l’entracte après le deuxième acte plutôt que la traditionnelle coupure après le premier.

S’il est difficile de traiter exhaustivement une proposition aussi stimulante que discutable où l’on reconnaît la réflexion toujours en alerte de Marie-Eve Signeyrole, l’incarnation du rôle-titre par Gezim Myshketa se révèle impressionnante, d’engagement et de présence. La carrure du baryton albanais donne une exceptionnelle caisse de résonance aux fêlures et à la folie grandissantes de Rigoletto, jusqu’à la chute finale. La robustesse de la voix et le grain du timbre laissent affleurer les fragilités du personnage avec une vérité admirable. Cette crédibilité se retrouve dans le Duc de Rame Lahaj, qui condense l’archétype de l’éclat et de la volubilité dramatique du ténor. En Gilda, Julia Muzychenko touche par une sensibilité à fleur de peau magnifiée par un babil aussi agile que lumineux et fruité.

Le reste du plateau complète avec justesse le kaléidoscope de caractères gravitant autour de Rigoletto. Luiz-Ottavio Faria affirme la dense noirceur de Sparafucile, tandis que Rihab Chaieb esquisse la roublardise d’une Maddalena aux couleurs rondes. Tomasz Kumiega assume la révolte vindicative de Monterone, sans céder à la caricature de l’éméritat paternel. Julie Pasturaud campe une Giovanna de belle tenue. Le Borsa de Loïc Félix et le Marullo de Jaka Mihelac – à qui revient également l’intervention d’un huissier – se font aussi narquois qu’attendu. Mentionnons encore les apparitions de la comtesse et du comte Ceprano, confiés à Anthea Pichanick et Jean-Philippe Elleouet-Molina, ainsi que celle du page qui revient à Inès Berlet. Préparés par Noëlle Gény, les chœurs ponctuent les réactions des spectateurs « factices » placés au devant de l’orchestre. A la tête de l’Orchestre national Montpellier Occitanie, Roderick Cox équilibre avec tact la vigueur des élans dramatiques et le chatoiement bel cantiste d’une partition à la croisée de l’évolution de l’opéra italien au milieu du dix-neuvième siècle, confirmant la victoire sans réserve de la musique de Verdi.

Rigoletto, Verdi, Opéra Berlioz, Le Corum, Opéra national de Montpellier, du 29 septembre au 3 octobre 2021.

Visuels : © Marc Ginot

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Gilles Charlassier

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