Opéra
Stiffelio, pépite verdienne redécouverte à l’Opéra National du Rhin

Stiffelio, pépite verdienne redécouverte à l’Opéra National du Rhin

14 octobre 2021 | PAR Paul Fourier

Donné jusqu’ici, en France à une seule reprise, l’opéra renaît ici, pour notre plus grand plaisir dans une édition révisée portée par une excellente équipe.

L’opéra Stiffelio, créé en 1850, fut rapidement délaissé par Verdi, probablement en raison de la défiguration qui lui fut imposée par la censure et alors qu’il se consacrait à l’élaboration de la trilogie magique (Rigoletto, Le Trouvère, La Traviata). En fait, le compositeur ayant détruit l’original, ce n’est que grâce à de récentes découvertes musicologiques que l’on peut entendre aujourd’hui cette partition rare et méconnue. Ce qui nous est parvenu à ce jour laisse apparaître une œuvre hybride, non aboutie et porteuse d’éléments d’intrigue assez révolutionnaires pour l’époque.
La musique, sans atteindre celle des chefs-d’œuvre qui suivront, n’en est pas moins originale et surprenante.

Une redécouverte passionnante

Reconstitué donc tardivement, l’opéra ne fit son apparition sur le territoire français qu’en 1994 à Reims et l’on dut donc attendre cette nouvelle création à Strasbourg pour découvrir une œuvre musicalement belle et dramatiquement intrigante.
L’histoire se déroule dans une communauté religieuse (les Ashavériens peut -être en référence à Ahasverus, le juif errant) dans laquelle revient ledit Stiffelio qui en est un pasteur ; et ce pasteur est marié… mais fut également trompé par sa femme pendant son absence. Les ressorts de ce point de départ (développés dans le roman et la pièce d’origine) ayant été éludés par Verdi et son librettiste, l’on doit avouer que le début et certains aspects de l’opéra restent, en conséquence, abscons.
Quoi qu’il en soit, Stiffelio sera ensuite tiraillé entre ces deux positions, celle du mari et celle du pasteur. Certains éléments du livret se trouveront censurés, notamment une scène de divorce, révolutionnaire pour l’époque.
Tout aussi inhabituel, à l’issue d’un acte III raccourci, l’affaire se conclut par un happy end particulièrement abrupt, mais néanmoins ambigu.
Ainsi, par ces aspects, l’opéra apparaît aussi expérimental, inabouti que personnel, ce qui en fait une redécouverte passionnante pour nos yeux et oreilles du XXIe siècle.

Modernité et obscurantisme

L’action, tirée du drame en cinq actes, « Le pasteur, ou L’Évangile et le foyer » d’Émile Souvestre et Eugène Bourgeois, apparaît, à la fois comme contemporaine de Verdi donc assez datée, mais également, par ces aspects transgressifs, d’une modernité, voire d’une actualité qu’a su exploiter intelligemment le metteur en scène, Bruno Ravella.
Rapprochant Ashavériens et Amishs, il situe l’action dans un environnement religieux rigoriste – que l’on peut d’ailleurs extrapoler à bien d’autres sectes ou religions actuelles. La maison en bois, très « américaine », spatialement aussi étriquée que l’esprit de personnages, d’inspiration initiale ou contemporaine, symbolise l’enfermement auquel sont soumis les membres de la communauté. Cet enfermement physique se double d’un enfermement moral.
Stiffelio se retrouve affublé d’un « look » assez christique et l’on retiendra la référence à la Cène dans laquelle Raffaele, l’amant (non encore dévoilé), se trouve assis, à table, à la droite de Stiffelio.
Par ailleurs, Ravella souligne la lutte entre punition divine (fondamentale pour tenir les fidèles dans une secte) et magnanimité du Christ exprimée en toute fin d’opéra par la parabole de la femme adultère (« Que celui qui n’a jamais péché… »).
Faisant jaillir la pluie, il joue ainsi de l’opposition actuelle entre ceux qui mettraient le déchaînement des éléments naturels au compte du Divin en niant les effets du dérèglement climatique… Du Déluge biblique aux inondations qui ravagent régulièrement des régions. Lesquelles, des mains de Dieu ou des hommes provoquent les actes et leur aboutissement ?… Voilà un débat que Ravella effleure pour nous faire traverser de manière lisible cette histoire simple, mais, comme on l’a dit, étonnante dans la forme comme dans le dénouement.
Les décors et costumes d’Hannah Clark, tout comme les lumières de Malcolm Rippeth, concourent par ailleurs à rendre ce spectacle beau comme une série de tableaux vivants.

Une musique riche et parfois déroutante

De la musique, on retiendra une partition audacieuse, parfois inégale, avec une ouverture assez élémentaire, un duo entre père et fille qui annonce le quatuor de Rigoletto et des passages d’une force intrinsèque extraordinaire, tels que la fin de l’acte II et la scène du divorce.
À la tête de la formation réduite de l’Orchestre symphonique de Mulhouse, Andrea Sanguineti (qui déclare avoir dû faire des choix, compte tenu des indications spécifiées dans la partition) maintient, de bout en bout, une tension, voire une âpreté qui sied bien à ce drame intimiste mais violent et à l’exaltation des personnages.
Si on le sent un peu rude dans l’ouverture peu subtile, il sait ensuite varier les mouvements en fonction des sentiments des personnages, n’hésitant pas, par exemple, à ralentir à l’extrême sa baguette, au début du grand air de Lina, le personnage féminin, puis à accompagner subtilement les méandres de la terreur que lui inspire sa future confrontation avec son mari.
Des nombreux et très beaux passages où elle est sollicitée, l’on retiendra l’excellence de la formation chorale de l’Opéra National du Rhin.

L’ensemble de l’équipe vocale contribue de faire de cette résurrection une réussite totale

Verdi surprend en ouvrant son opéra par un monologue d’entrée (« Que ta parole soit l’orage qui détruit, la pluie qui submerge ou l’éclair qui terrasse ») qui fait, immédiatement, souffler sur l’histoire des accents d’intolérance religieuse. Önay Köse y est impressionnant de timbre et de présence. Il mettra ensuite sa voix profonde de basse au service de ce personnage qui ne surgit que pour vérifier régulièrement que rien n’entrave la foi de la Communauté.

En Raffaele, le deuxième ténor de l’histoire, Tristan Blanchet, l’amant au comportement détestable, a le rôle ingrat de devoir se confronter à ceux qui n’ont pour lui que haine et envie de meurtre. Il s’en sort très bien, tant face à Stankar, le père de Lina que face à Stiffelio et à sa voix redoutable.

En Stankar, Dario Solari est irréprochable en archétype de ces pères castrateurs – tel Germont dans La Traviata –, images de pères qui jalonneront la carrière du compositeur. Riche d’un beau legato, il est aussi magnifique dans le duo de l’acte I avec sa fille que dans son long et grand air d’entrée de l’acte III.

Dans le rôle de Lina, Hrachuhi Bassénz, si elle n’a certes pas la voix très ample, ni très colorée, et ne brille pas particulièrement dans les quelques passages vocalisants, elle sait jouer de ses atouts pour incarner cette petite sœur de Luisa Miller avec une grande maîtrise du chant piano, une longueur de souffle impressionnante et une sensibilité magnifique qui la rendent émouvante dans ce rôle de femme broyée par la morale judéo-chrétienne. C’est vrai tant dans l’air « Tosto ei disse » que lorsqu’ensuite, elle crie son amour à son mari dont elle vient de divorcer.

Verdi écrivit le rôle de Stiffelio pour Gaetano Fraschini, son ténor préféré, aux qualités réputées exceptionnelles. Il ne lui a donc épargné aucune difficulté et l’on est subjugué par la façon dont Jonathan Tetelman les aborde… crânement.
Le chant est la fois noble, lumineux, mais également ardent, capable de changements de registre meurtriers pour ce personnage instable et exalté qui évolue de la fureur incontrôlable à l’humilité de l’homme qui doute. Il est impressionnant de puissance dans la scène où, comme Otello, il perd pied et stupéfie l’assistance, comme dans celle où il dévoile son rival et le provoque en duel puis, lorsqu’à la fin, dans la scène épurée où il accorde son pardon, il parvient à faire passer toute la souffrance qu’il endure à ce moment-là.
Il sera le Comte Opanov dans Fedora (aux côtés d’Olesya Golovneva puis d’Asmik Grigorian) en avril et mai prochain, puis à l’affiche de I due Foscari (cette fois-ci avec Placido Domingo et Ailyn Pérez) en mai et juin au Maggio Musical Fiorentino. Deux belles occasions de le retrouver…

Enfin, dans les petits rôles, évoluant, en général au sein des ensembles, Clémence Baïz et Sangbae Choï parviennent néanmoins à joliment se distinguer.

Dubitatif au début de la représentation, craignant d’assister à un opus mineur de Verdi, on sort abasourdi d’avoir découvert une pépite si atypique, et finalement si séduisante, et d’y avoir vu et entendu une belle équipe capable de la porter très loin.
C’est jusqu’au 19 octobre à Strasbourg, puis les 7 et 9 novembre à Mulhouse. Alors, n’hésitez pas…courez-y !

Réservation sur le site de l’Opéra National du Rhin.

Visuel : © Klara Beck

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