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Soirée féerique entre Brahms et Leonard Cohen au festival de Saintes

Soirée féerique entre Brahms et Leonard Cohen au festival de Saintes

18 juillet 2013 | PAR Yaël Hirsch

 

 

 Alors que la 43e édition du festival de Saintes bat son plein depuis le 12 juillet (voir le programme, Toute la Culture a profité de son escapade « francofolle » en Charentes-Maritime pour découvrir un des festivals les plus anciens et les plus prestigieux du pays. Ayant pour point d’ancrage l’Abbaye aux Dames (datant du XIe siècle) et la musique baroque sur instruments anciens, le festival de Saintes s’ouvre peu à peu à de nouvelles influences. La programmation éclectique d’hier soir en témoigne : aux élans romantiques des quatuors de Brahms ont succédé les notes à la fois world, folk et baroques de Rosemary Standley et Dom la Nena avec leur projet éclectique « Birds on a wire ». Une soirée tout bonnement magique où l’excellence musicale était présente, à chaque minute.

Arrivés vers 19h00 à Saintes, dans la douceur d’un soleil encore fort mais déclinant, nous avons découvert l’enclave fascinante de l’Abbaye aux Dames avec le plus grand enthousiasme. Légèrement à l’écart de la ville – qui fut la la capitale de l’Aquitaine -, ce bâtiment datant du XIe siècle et entièrement reconstruit au XVIIe dégage en effet une profonde douceur et semble flotter hors du monde. Du monde, pourtant, il y en avait hier soir sur le site du festival de Saintes, qui a déjà battu tous ses records de fréquentation avant même sa fin, le 20 juillet. Un public souriant, mélomane, extrêmement attentif et enthousiaste. Par-delà son atmosphère toute spirituelle, l’Abbaye aux Dames n’a rien d’austère : elle est organisée avec grâce pour recevoir des amateurs venus de loin aussi bien que les voisins, très attachés à leur festival. Les bâtiments annexes de l’abbaye reçoivent dans des espaces vastes et très bien organisés l’intendance, la boutique mais aussi les répétitions. Sur le flanc de l’abbaye, dans le superbe parc, une grande tente est dressée, où de la nourriture simple et fraîche (soupe froide, gâteaux…) est proposée. Nous avons opté pour un verre de pineau des Charentes produit à l’abbaye même, qui est un véritable délice, avant de nous plonger dans le bain profondément apaisant de la musique qu’offre le festival.

À 19h30 nous entrons dans l’abbaye, dont la simplicité intérieure surprend tant le porche est monumental. Relevée de quelques tapisseries contemporaines, aménagée de confortables chaises en plastique, elle semble entièrement tournée vers le transept où la scène est installée. Le Trio Dali et l’alto Nicolas Bône entrent en scène sous les applaudissements et proposent en deux heures de musique quasiment ininterrompues un programme de deux quatuors avec piano de Brahms : les n°1 & 3. Œuvre de jeunesse, le premier quatuor est encore empreint d’influences diverses que les quatre musiciens virtuoses savent délicatement mettre en avant. Sculptant la musique comme Dali le marbre, ils commencent les deux premiers mouvements tout en finesse, avant de se trouver parfaitement complices dans les pincements du troisième mouvement et de littéralement exploser dans le « Rondo à la Zingarese » final (vidéo ci-dessous par Ax, Stern, Laredo et Yo-Yo Ma), absolument époustouflant. La violoniste Alexandra Soum y rayonne de joie, tandis que la pianiste Amandine Savary semble s’envoler. Le mouvement dure et la tension romantique et passionnée s’installe, comme si elle pouvait ne jamais s’arrêter. Quand le tonnerre de la fin claque, le public réalise qu’il a pratiquement oublié de respirer et prend une fraction de seconde avant d’exploser en applaudissements et bravos.

http://www.youtube.com/watch?v=fZxwO0qbu3k

Après littéralement trois minutes de pause, l’infatigable quatuor est de retour pour le deuxième morceau de Brahms. Le quatuor n° 3 a été composé 15 ans après le n°1 et semble résolument grave et mature. Moins d’emportement donc, pour commencer, et c’est avec une application  extrême que le quatuor pose ses notes dans l’allegro du premier mouvement.  Dans le scherzo, le violoncelliste Christian Pierre Lamarca domine, tous semblant concentrés autour de ses cordes. Enfin, en final, le violon libère à nouveau toute sa fougue pour tirer le quatuor vers un flux d’énergie absolument bouleversant, mais sur un mode plus lourd, plus beethovenien, que les folles échappées du quatuor n°1. Applaudis debout et à tout rompre, les musiciens reprennent d’ailleurs en bis le final du premier quatuor. Libérés de toute pression, ils l’emmènent vers des cimes d’exultation.

Sortis de ce moment de grâce romantique au soleil couchant, nous avons encore le temps de nous imprégner un peu de l’atmosphère si particulière de l’abbaye avant de prendre le chemin du centre de la ville. Le trajet vers le théâtre Gallia fait office de transition et nous prépare parfaitement à entendre « Birds on a Wire« . La violoncelliste et chanteuse brésilienne Dom la Nena a rencontré la folkeuse subtile des Moriarty, Rosemary Standley. Avec un violoncelle et deux voix, ces immenses artistes ne se contentent pas simplement de faire communiquer leur répertoire (Casals et Leonard Cohen, chants traditionnels mexicains et américains) mais voguent également vers les sphères du répertoire baroque où la voix de Rosemary Standley, appuyée par un micro, excelle. Le résultat est un tour du monde où les vanités baroques de Stefano Landi côtoient des berceuses indigènes et où le spleen de Tom Waits résonne avec le cœur battant des chansons de Fairouz. Diablement bien mis en scène, à grand renfort de lumières, de circulations d’instruments (bracelet à grelots, harmonica, allées et venues de Rosemary autour des percussions), et de tombée de manteaux baroques, le spectacle est un enchantement de tous les sens.

Entièrement axé autour de la voix époustouflante de Rosemary Standley (les imperfections maîtrisées de son « Ô Solitude » suscitent de loin bien plus d’émotion que les interprétations des meilleurs sopranos) à peine appuyée par celle, plus chaude, de Dom la Nena, le spectacle pratique un certain art du dénuement : le seul violoncelle, souvent travaillé à mains nues par l’artiste brésilienne, fait office de boîte à rythme et à larmes. Un moment d’excellence musicale et d’émotion pure que nous avons adoré voir nuitamment dans l’écrin spirituel du théâtre de Saintes, plutôt que dans le cadre mouvementé des Francofolies où il était également proposé mardi dernier (voir notre live-report des autres concerts).

C’est à peine un peu avant minuit que nous avons quitté le site de Saintes, dans un ravissement un peu euphorique, et nous réjouissant d’y revenir vendredi pour un programme Monteverdi et piano romantique. N’oubliez pas que, jusqu’au 20 juillet, de nombreux concerts ont aussi lieu en journée à Saintes et que les répétitions des événements du soir sont gratuites.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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