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Remarquable fin de cycle mahlérien à Lille

Remarquable fin de cycle mahlérien à Lille

17 janvier 2020 | PAR Gilles Charlassier

Initié il y a un an sous l’impulsion de son directeur musical, Alexandre Bloch, l’intégrale des symphonies de Mahler s’achève avec la Neuvième, dont le chef français fait vibrer la sensibilité crépusculaire.

[rating=5]

Les symphonies de Mahler ne sont pas seulement un corpus imposant. C’est également un univers foisonnant, qui invite à un vaste voyage, au croisement des sensibilités musicales et littéraires. A la tête de l’Orchestre national de Lille depuis septembre 2016, Alexandre Bloch a choisi d’initier en 2019 un cycle dans l’ordre chronologique, excluant cependant Le chant de la terre, ainsi que la reconstitution posthume de la Dixième Symphonie à partir des esquisses laissées par le compositeur – en septembre dernier, l’Adagio a été joué par l’Orchestre Français des Jeunes, en résidence au Nouveau Siècle à Lille pour sa session estivale. Au fil de ce panorama, on a pu mesurer la continuité dramaturgique de l’odyssée nourrie par les contrastes entre les différents opus, mais également apprécié la maturation de la phalange, comme de la baguette. Si l’impulsivité juvénile dominait les premières symphonies, la complexité de l’écriture et des émotions devient de plus en plus évidente au fil de l’évolution de l’inspiration mahlérienne. Au terme d’une vie riche, la Neuvième, en ré majeur, se voile de teintes crépusculaires que la lecture d’Alexandre Bloch fait respirer avec une remarquable justesse, en rupture avec la vitalité plus franche des précédents épisodes de l’épopée symphonique.

Dès le vaste Andante commodo initial, la concentration du geste invite les musiciens lillois à une économie qui accompagne la lisibilité des pupitres et des textures épurées, et met en évidence l’originalité d’une orchestration à la fois foisonnante et retenue, à l’image de la sensibilité de la page. L’affirmation de la soif vitale se colore d’une douce amertume mélancolique, où l’inquiétude se mêle à un certain détachement. La saveur des détails – songeons par exemple au solo de contrebasson, instrument rarement mis en lumière dans le répertoire – se retrouve dans le second mouvement, noté Im Tempo eines gemächlichen Ländlers, etwas täppisch und sehr derb [Dans le tempo d’un paisible Ländler, un peu pataud et très fruste]. L’ironie du rythme reconstituant les origines rustiques de la danse est habitée par la même tendresse voilée. Le mordant et la virtuosité se trouvent décuplées dans le Rondo-Burleske, Allegro assai, Sehr trotzig [Très décidé], tout en évitant toute boursouflure indécente. La conduite de la construction formelle ne connaît aucune faiblesse et sait se conjuguer avec le tourbillon des variations et du sarcasme. Archétype du renoncement, l’Adagio final, Sehr langsam und noch zurückhaltend [Très lent et encore retenu], résonne avec une décantation sincère, qui ne verse jamais dans l’affectation solennelle. Le dépouillement de la matière thématique et sonore est mené avec une saisissante délicatesse. On a souvent dit que la Neuvième de Mahler appartenait à ces œuvres qui poussent les interprètes à se dépasser. La légende se vérifie une fois de plus à la fin de ce cycle Mahler, où, à l’heure du bilan, se distinguent, outre cette magistrale Neuvième conclusive, les Quatrième, Septième et Huitième. Signalons enfin que l’ensemble des concerts des neuf Symphonies de Mahler peuvent être écoutés ou réécoutés sur la chaîne YouTube de l’orchestre, ONLille, jusqu’au 30 avril 2020.

Gilles Charlassier

Symphonie n°9, Mahler, Orchestre national de Lille, Nouveau Siècle, Lille, 15 janvier 2020

©Ugo Ponte – ONL

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Gilles Charlassier

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