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Magdalena Kožená au TCE : zéphyr et passion

Magdalena Kožená au TCE : zéphyr et passion

24 février 2019 | PAR Clément Mariage

Sous la forme étonnante d’un récital où les airs s’insèrent entre les mouvements éclatés d’une symphonie de Mozart, Magdalena Kožená, Giovanni Antonini et l’Orchestra of the Age of Enlightenment ont proposé au Théâtre des Champs-Élysées des pièces de Gluck, Mozart et Haydn, interprétés avec vigueur et délicatesse. 


Le programme élaboré par Magdalena Kožená et Giovanni Antonini pour ce récital a quelque chose de déroutant au premier coup d’œil. En effet, il est structuré autour des quatre mouvements de la Quarantième Symphonie de Mozart, entre lesquels sont insérés des airs d’opéras composés par Gluck et Mozart, ainsi qu’une cantate profane de Haydn. Récemment, Cecilia Bartoli avait fait un choix relativement similaire pour son récital Vivaldi à la Philharmonie en décembre dernier, en intercalant des airs du compositeur vénitien entre les mouvements de ses Quatre Saisons. L’équilibre entre morceaux vocaux et morceaux purement instrumentaux est une nécessité et une habitude des récitals de chant, qui permettent à la voix du soliste d’observer un temps de repos, mais également de donner de la variété à ce qui finirait par n’être sinon qu’une accumulation continue d’airs formellement proches. En réalité, Magdalena Kožená et Giovanni Antonini réactualisent ici une forme de concert qui était monnaie courante à l’époque de Mozart, puis au cours d’une grande partie du XIXe siècle, se vouant ainsi à la restitution informée d’un concert comme du temps de Mozart.

L’Orchestra of the Age of Enlightenment, fondé il y a maintenant 33 ans, est un ensemble de musiciens britanniques jouant sur instruments d’époque qui a toujours eu à cœur de réinventer les formes du concert et de ne jamais s’enliser dans une routine confortable. Ce goût pour l’innovation et cet enthousiasme permanent sont partagés par Giovanni Antonini, qui explore des répertoires négligés et reconsidère en profondeur la manière d’interpréter des grandes oeuvres du répertoire, que ce soit avec son ensemble Il Giardino Armonico ou avec le Kammerorchester Basel (que vous avions entendu sous sa baguette à l’occasion d’un Don Giovanni au mois de janvier), mais aussi avec des orchestres qui l’invitent à travailler avec eux, comme c’est le cas ici de l’Orchestra of the Age of Enlightnenment.

La star de la soirée, cependant, c’est bien entendu la mezzo-soprano tchèque Magdalena Kožená, une habituée du Théâtre des Champs-Élysées (elle y a chanté Pénélope il y a deux ans dans un pétillant Retour d’Ulysse en sa patrie de Monteverdi). Elle aussi réinvente et repense continument les œuvres qu’elle interprète et sa pratique même, traversant et s’appropriant de nombreux répertoires, de Monteverdi à Cole Porter, en passant par Vivaldi, Martinu ou Strauss.

Pour cette soirée, elle, Antonini et l’orchestre ont fait le choix de présenter, encadrés par la Quarantième symphonie en sol mineur de Mozart — une des œuvres les plus inquiètes, quoique toujours gracieusement lumineuse, du compositeur —, des airs et une cantate de trois grands compositeurs classiques (Mozart, Gluck et Haydn), marqués par la sensibilité Sturm und Drang (« Tempête et Passion » en allemand), en alternant habilement  tubes et raretés.


La première partie de la soirée débute avec le premier mouvement de la Quarantième symphonie, emporté par une fougue angoissée, mise en valeur des pupitres de bois, tranchants et aigres, mais sans pour autant assécher les sonorités des instruments : Antonini atteint la prouesse de faire sonner l’orchestre à la fois chaleureusement galbé et nerveusement acéré (quand le Kammerorchester Basel sonnait uniformément sec dans le Don Giovanni, déjà cité plus haut).  Cet équilibre sera de mise tout au long du récital. Magdalena Kožená entre ensuite en scène et semble rester un peu sur la réserve, comme mal à l’aise, dans un « O del mio dolce ardor » (tiré de Paride ed Elena de Gluck), très précautionneux et neutre d’expression, quoique parfaitement exécuté d’un point de vue, puis dans un « Al desio di chi t’adora », un des airs alternatifs de « Deh vieni non tardar » dans les Nozze di Figaro de Mozart, qui manque d’élan et dans lequel le bas médium de la chanteuse accuse une certaine faiblesse.

Entre les deux airs, l’orchestre exécute une impétueuse Danse des Furies (celle de l’Orphée et Eurydice de Gluck), avec une exaltation continue, des bois incisifs, des cordes endiablées, des cors fulminants : en tout point saisissant. Après le deuxième mouvement de la Quarantième, moins frappant que le premier, mais tout de même bien conduit, c’est avec la cantate « Berenice, che fai » de Haydn que Magdalena Kožená retrouve l’assise et l’éloquence qu’on lui connaît, servant son timbre ambré qui a conservé au fil des ans toute son intégrité et sa fraîcheur. La dernière section de la cantate, où se multiplient écarts de notes et vocalises, est crânement assurée par la chanteuse, qui rend avec énergie les accents furieux et désespérés de son personnage, achevant en apothéose cette première partie qui n’aura pas toujours été convaincante.

La deuxième partie de la soirée débute avec le troisième mouvement de la Quarantième, moins marquant lui aussi que le premier qui aura décidément fait forte impression. Magdalena Kožená propose ensuite un air très peu connu, tiré d’Il Parnaso confuso de Gluck,  « Di questa cetra ». L’air n’est pas en lui-même d’une facture mémorable, mais l’interprète parvient à lui donner une grâce et une douceur exquises, en le parant de couleurs changeantes. Entre le quatrième et dernier mouvement de la Quarantième, où l’on retrouve les qualités d’expression et la verve du premier, la chanteuse interprète les deux airs de Sesto, dans la Clemenza di Tito de Mozart : « Den perquesto istante », d’abord, aux accents désespérés, aux aigus claquants, à l’engagement captivant, puis un « Parto, parto » d’anthologie, où se mêlent ardeur expressive et mélancolie voluptueuse.

En bis, Magdalena Kožená offre, avec la complicité d’un orchestre sémillant, le très connu « Voi che sapete » de Cherubino dans Le Nozze di Figaro, malicieusement chanté, puis une rareté quasi absolue : un autre air alternatif de « Deh vieni non tardar », « Non tarder, mio bene », dont Mozart n’avait pas terminé l’orchestration (c’est le chef d’orchestre Sir Charles Mackerras qui en acheva l’écriture). On sort de ce récital conquis par le talent immuable de cette interprète qui allie une voix riche en saveurs à une éloquence exaltée… En espérant la retrouver à Paris très bientôt !


Crédit photographique : clichés auteur

 

 

 

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