Opéra

Le Don Giovanni de Schrott conquiert le TCE

Le Don Giovanni de Schrott conquiert le TCE

12 janvier 2019 | PAR La Rédaction

Le « one-man show » proposé par Erwin Schrott dans le rôle de Don Giovanni semble avoir conquis une grande partie du public du Théâtre des Champs-Élysées, mais nous a laissé un peu dubitatif. Cependant, le reste de la distribution et la direction du maestro Antonini valaient le déplacement.

Par Clément Mariage.

C’était une affaire entendue. Les affiches qui annonçaient le spectacle, arborant le portrait du baryton uruguayen, le signalaient très clairement : le meneur de cette version de concert du Don Giovanni de Mozart devait être Erwin Schrott, incarnant le mythique libertin et mettant en scène ses partenaires de chant. L’accueil du public du Théâtre des Champs-Élysées fut pour nous, avouons-le, aussi excessif que son interprétation du rôle-titre. Non pas que l’excès ne convienne guère à la nature outrancière du personnage de Don Giovanni, mais Erwin Schrott cabotine en surchargeant sa partie d’effets, autant vocaux que scéniques (abus de mezza voce, style quasiment systématiquement parlé dans les récitatifs, ajouts de gags divers non écrits dans le texte ou la partition) qui agacent un peu par leur répétition et leur aspect très fabriqué. Ces excès proviennent peut-être du fait qu’il était lors de cette soirée le seul maître à bord (peut-être même au-dessus du chef), puisque c’est lui-même qui assurait la mise en espace du concert. Astucieuse, ménageant de belles transitions et des situations bien caractérisées, sa mise en espace anime l’ensemble, mais laisse libre cours à sa fantaisie propre. On a connu Schrott plus « grand seigneur méchant homme » dans ce rôle, notamment dans le DVD de Baden-Baden, sous la direction scénique de Philipp Hemmelmann.

Ayant ressentit et dit cela, nous voyions également en quoi cela peut tout à fait convenir, en un sens, à une lecture singulière de ce personnage, sophistiqué à l’excès, survolté, manipulateur et suborneur en diable… D’autant plus qu’il propose des moments vocalement enthousiasmants : un « Fin ch’han dal vino » chanté à bride abattue, une sérénade aux nuances enjôleuses et des éclats redoutables lorsqu’il hausse le ton. Mais est-il véritablement — si tant est qu’il y n’ait qu’une seule manière de l’être — un Don Giovanni « mozartien » ?

« Mozartien », le reste de la distribution l’est cependant incontestablement. Le double de Don Giovanni, son valet Leporello, devait être incarné par Christian Senn. C’est Ruben Drole qui le remplaçait hier soir, avec un abattage certain, même si sa voix semblait au cours de la représentation accuser une légère fatigue. La Donna Anna de Julia Kleiter, au timbre moelleux, est d’un style consommé : toute en retenue et en délicatesse, elle ne faiblit que devant la vocalisation de « Non mi dir». Son fiancé Don Ottavio, servi par Benjamin Bruns, est du même rang et son chant sensible et prodigue en nuances lui vaut, au terme de ses deux airs somptueusement interprétés, l’ovation méritée du public. Lucy Crowe, elle, est une belle Donna Elvira, qui convainc presque plus dans les récitatifs, où le verbe se fait acéré, que dans ses airs, lors desquels la diction est un brin nimbée par une émission couverte qui arrondit, floute un peu trop les lignes. Sur le plan dramatique, elle est cependant absolument remarquable, totalement persuasive. C’est Giulia Semenzato, interprétant le personnage de Zerlina, qui nous aura le plus charmé, par une aisance vocale et scénique éminente. Son timbre fruité, son éloquence piquante, sa musicalité subtile, tout en elle émerveille. Une artiste à suivre, assurément ! C’est à David Steffens que revenait la lourde tâche de tenir les rôles du Commandeur et de Masetto : saluons d’abord le difficile exploit qui est de tenir dans une même soirée ces deux rôles à l’ambitus et au caractère éloignés. De fait, Masetto est un peu aigu pour lui et il n’a pas encore l’autorité du Commandeur, même si les graves sont bien présents et fort beaux.

Décidément, l’acoustique du Théâtre des Champs-Élysées ne flattent guère tous les ensembles sur instruments d’époque : le Kammerorchester Basel, pour impeccables techniquement qu’étaient tous ses membres, paraissaient offrir des sonorités mattes et grisâtres, étouffées, bien loin des effusions colorées dont ils nous ont habitué au disque sous la baguette du même Giovanni Antonini dans leur somptueuse intégrale des symphonies de Beethoven. C’est d’autant plus dommage que la lecture de l’ouvrage par Antonini est singulière : nerveuse et nette, sa direction met en valeur toute la finesse de l’orchestration mozartienne, son ossature et ses détails. Du relief et des textures, on ne nous en propose qu’à de trop rares occasions, mais de manière sidérante dans une mort de Don Giovanni d’une grande intensité, où les cordes crépitent, les vents vocifèrent et les timbales claquent. On regrettera cependant, pas seulement pas purisme, l’omission de la scène finale, qui succède à la mort du rôle titre : cette « fin heureuse », où les personnages célèbrent la disparition du « plus grand scélérat que la terre ait jamais porté », met en valeur l’art mozartien du contraste et apporte au châtiment du libertin une nuance de dérision dramaturgiquement bienvenue.

Le continuo, assuré par So Young Sim au pianoforte et Christoph Dangel au violoncelle, était d’une excellente ductilité et les membres du Deutscher Kamerchor ont livré une interprétation accomplie.

Si l’enchantement n’aura donc pas été continu, c’est probablement dû à la surcharge d’effets du Don Giovanni de Schrott, à la longue ennuyeux, et à l’acoustique sèche du Théâtre des Champs-Élysées, qui n’a pas permis au Kammerochester Basel de développer toute sa palette de couleurs et de textures. Une bonne soirée, malgré tout, dont on repart surtout avec le souvenir émerveillé de la Zerlina de Giulia Semenzato.

visuel : Erwin Schrott (c) Dario Acosta / site officiel du chanteur

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La Rédaction

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