Fictions

« Cher ami, de ma vie, je vous écris dans votre vie », par Yiyun Li

« Cher ami, de ma vie, je vous écris dans votre vie », par Yiyun Li

23 février 2019 | PAR Jean-Marie Chamouard

Ce très beau titre est une phrase de Catherine Mansfield issue de ses « Cahiers « qui avait ému jusqu’aux larmes Yiyun Li. Ce texte est un entrelacement entre ses émotions et souvenirs personnels, ses réflexions sur la littérature et ses considérations philosophiques.

Yiyun Li se décrit comme discrète et effacée mais elle a pris plusieurs décisions radicales dans sa vie. Celle d’émigrer de Chine aux Etats Unis, puis d’abandonner sa carrière scientifique d’immunologiste pour devenir écrivain, et adopter la langue anglaise délaissant ainsi sa langue maternelle. Elle égrène des souvenirs de son enfance et de son adolescence à Pékin et avec pudeur nous dévoile ses émotions intimes : le vide existentiel de la dépression, le combat contre la tentation suicidaire, le besoin de se protéger et de ne pas s’attacher. Elle nomme ses conflits intérieurs « la condition auto immune de son cerveau ». Elle parle de la tentation du renoncement et du fatalisme pour se protéger de ce qui la hante : ses relations avec sa mère pendant son enfance.

La lecture a été sa liberté intérieure et la littérature son refuge. Tourgueniev et Marianne Moore ont accompagné Yiyun Li pendant sa jeunesse : ces deux écrivains ont souffert comme elle de leurs relations avec une mère destructrice. Malgré ses réticences à être un auteur auto biographique elle reconnait qu’un écrivain ne peut se cacher derrière les mots. Ecrire doit être une recherche de la vérité et un moyen de s’approcher de l’indicible. L’écriture a été une nécessité douloureuse mais elle seule lui permettra de se libérer de ses hantises et de s’inviter dans la vie d’autrui comme les personnages des œuvres de Thomas Hardy et d’Elisabeth Bowen sont rentrés dans la sienne.

Les réflexions philosophiques vont porter sur le rapport au temps, sur la subjectivité et sur l’incommunicabilité qui nait de la difficulté de partager avec quiconque sa langue intime qu’elle oppose à la langue publique. Elle aborde le thème de la mémoire et de sa dimension émotionnelle qu’elle compare à un mélodrame. Le mélodrame, concept central pour l’écrivaine, c’est l’histoire affective et sentimentale de chacun, sa partition musicale personnelle.

Ce livre est une succession de courts essais écrit lors d’une période de deux ans. Le texte est exigeant et nécessite une lecture attentive .C’est un voyage érudit à travers la littérature en particulier, anglaise. Le travail de réflexion de Yiyun Li se dévoile comme au fil d’une conversation et au gré de ses souvenirs. La personnalité et la vie de l’auteur se révèlent peu à peu au lecteur et attirent sa sympathie. Ce livre est émouvant car malgré la pudeur de l’auteur c’est son « mélodrame personnel » qui apparaît avec ses souffrances et son combat contre la dépression et le néant.Finalement ce livre est un éloge à l’écriture qui seule lui a permis de se libérer d’une carapace qui remontait à une enfance malheureuse.

Yiyun Li, Cher ami, de ma vie je vous écris dans votre vie, Belfond, 214 pages, 20 euros, sortie en septembre 2018.
visuel : couverture du livre

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