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[Live-Report] Recueillement majeur pour les « Vêpres de la Vierge » de Claudio Monteverdi dirigées par Jordi Savall (18/11/2015)

[Live-Report] Recueillement majeur pour les « Vêpres de la Vierge » de Claudio Monteverdi dirigées par Jordi Savall (18/11/2015)

19 novembre 2015 | PAR Yaël Hirsch

Salle comble, ce Mercredi 18 novembre 2015 pour suivre la messe écrite en 1610 par Claudio Monteverdi dans une interprétation grave et éblouissante du Concert des Nations et de la Capella Reial de Catalunya, dirigés par Jordi Savall. En plus de deux heures de musique sacrée et de voix vraiment parfaites suivies dans un silence extatique par une salle complémentent silencieuse, Jordi Savall a rendu hommage la beauté, qui, pour lui comme pour Nietzsche « sauvera le monde »… « A condition qu’on sache la voir » et qu’on la mérite, a ajouté l’élégant chef d’orchestre. Entendre chanter avec autant d’intensité, d’inventivité  et d’exigence, une des grandes œuvres de la civilisation européennes – au demeurant  sacrée, chrétienne et de la Contre-Réforme- a nourri le public de force et d’apaisement. 

[rating=5]

Contrôles très renforcés et silence de plomb, ce mercredi 18 novembre 2015 dans la grande bâtisse sombre de la Philharmonie. Mais, affluant dès 19h30 pour un concert à 20h30, les aficionados du grand Jordi Savall étaient tous là et la salle comble pour entendre le maître de la Viole de Gambe diriger les Vêpres de la Vierge de Claudio Monteverdi. Sobre mais intense, Savall entame le concert par deux phrases simples et fortes sur les attentats de Vendredi 13 novembre 2015 en dédiant ce concert aux victimes et à ceux qui ont perdu un proche. Il émet le souhait que la musique de Monteverdi nous apportent l’apaisement, mais aussi une lucidité sur les valeurs que nous ne voulons pas perdre de vue. C’est dans une tension d’attention et une concentration maximale que Concert des Nations et de la Capella Reial de Catalunya entament cette messe en l’honneur de la Vierge Marie à la composition complexe, riche et infiniment variée.

Resserrée sur une dizaine de musiciens et une vingtaine de voix, la formation dirigée par Savall semble porter comme un tableau vivant cette diversité, cette virtuosité et ces infinies variations de Monteverdi : les solistes comme les chœurs ne cessent de se mouvoir autour des instruments et jusque dans le fond de la salle pour moduler la manière dont le public perçoit leurs voix dans cet organe vibrant et célébré qu’est la grande salle de Philharmonie. Dans le première partie, l’on passe ainsi d’une masse de six voix et six instruments assez traditionnellement séparés et juxtaposés dans le Dixit Dominus à un exil massif des chœurs vers le fond dans le Nisi Dominus. Le tout crée du mouvement et des modulations qui étonnent et engagent à entrer encore plus intensément dans la musique. Et l’on se laisse encore et toujours surprendre par Monteverdi, notamment dans le solo Nigra sum (Je suis noire) et le magnifique duo Pulchra es (Tu es belle) porté par les voix incroyablement parfaites de Maria Christina Kiehr et Monica Piccinini.

Lorsque l’entracte arrive, la salle est hypnotisée, comme en lévitation. C’est presque douloureux de ressortir de ce 17e siècle à la fois confortant et alerte. Malgré la pause, donc, dans les couloirs de la Philharmonie, l’on reste concentré. L’on boit peu, l’on s’assied discrètement dans les couloirs feutrés, l’on chuchote à peine et l’on attend la suite.

Cette suite est aussi magistrale que la première partie et commence par un Audi Coelum (Ecoute Ciel) qui commence à une voix et qui termine à 6. Sur une seule phrase « Sainte Vierge, Priez pour nous ! » chantée et modulée à 8 voix, la sonate Sancta Maria éblouit quand elle transmet tout ce que cette supplication comporte de foi, mais aussi de politique affirmée avec l’importance de la Vierge. D’une lenteur majestueuse, semblant tendre vers le hors-temps, le très complexe Magnificat final est lui aussi interprété avec un perfectionnisme et une inventivité absolument éblouissants. Au 11e verset Gloria Patri, et Filio et Spiritui Sancto (Gloire au père, au fils et au Saint-Esprit), deux ténors vont jusqu’aux coulisses recomposant encore et encore jusqu’au dernier moment les fils de la soyeuse tapisserie sonore que Jordi Savall a mis en place.

Après une première salve d’applaudissement, il est presque 23h, mais Jordi Savall cite Nietzsche pour nous enjoindre à mériter la beaute – et donc le salut- et donne un bis qui finit de bouleverser le public : le Da Pacem que Arvo Pärt avait composé à partir d’un chant grégorien à la demande de Savall en 2004 pour commémorer les attentats de Madrid.

Après avoir applaudi de toute son âme, le public est ressorti de la Philharmonie le coeur plein et en tremblant sur ses jambes.

Claudio Monteverdi, Vespro della Beata Vergine da concerto composta sopra canti fermi, 1610 par La Capella Reial de Catalunya & Le Concert des Nations, 20h30-23h00

Jordi Savall, direction

Maria Cristina Kiehr, soprano
Emanuela Galli, soprano
Lia Serafini, soprano
Monica Piccinini, soprano
Elisabetta Tiso, soprano
David Sagastume, contre-ténor
Cyril Auvity, ténor
Lluis Vilamajó, ténor
Furio Zanasi, baryton
Stephan MacLeod, basse
Daniele Carnovich, basse
A réécouter dans un enregistrement de 2009 dans les ressources numériques de la Philharmonie.

Visuel : David Ignaszewski

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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