Classique
Les disques classiques et lyriques du mois de mars 2020

Les disques classiques et lyriques du mois de mars 2020

03 avril 2020 | PAR La Rédaction

En ces temps de Coronavirus, la rédaction est allé réécouter tous les CDs reçu depuis la fin de l’année dernière. L’occasion de vous proposer une très riche liste des dernières sorties CDs, qui se poursuivent par voir numérique..

Par Yaël Hirsch, Gilles Charlassier, Paul Fourier et Victoria Okada

J’ouïs avec Leo Warynski

Avec six pièces que l’on peut rattacher à l’école spectrale, le nouvel enregistrement de l’ensemble Multilatérale, emmené par Léo Warynski, intitulé J’ouis, invite à une plongée dans la matière sonore qui conjugue, de manière magistrale, expérimentation et séduction des sens. En ouverture et en clôture du recueil, les deux pages de Fausto Romittelli, Domeniche alla periferia dell’impero, premier et deuxième dimanches, résume, en un imaginaire inouï, cet évocateur chatoiement de couleurs et de sensations musicales aux confins des timbres instrumentaux. Talae de Gérard Grisey, figure fondatrice du spectralisme, décante progressivement une cellule thématique et rythmique quand Tristan Murail, autre compositeur clef de cette esthétique, déploie d’hypnotiques atmosphères dans Treize couleurs du soleil couchant. L’ivresse spectaculaire de saturation de Fterà II de Yann Robin et les extravagances râpeuses et gutturales du violoncelle de The spider as an artist de Franck Bedrossian, de la génération suivante, s’aventurent aux confins des possibilités instrumentales pour tutoyer d’autres inouïs. Un voyage sonore à la dramaturgie habile qui dément avec une évidence rare les stéréotypes d’austérité des recherches musicales contemporaines.
J’ouis Multilatérale, Gérard Grisey – Tristan Murail – Fausto Romitelli – Franck Bedrossian – Yann Robin, ensemble Multilatérale, direction Léo Warynski. 1CD L’empreinte digitale. Ed 13260. Sortie 17 janvier 2020. GC

Une messe noire depuis le piano, par Célimène Daudet


Un peu sorcière et terriblement douée, la pianiste Célimène Daudet sort chez NoMadMusic un album sombre et envoûtant où se côtoient Liszt et Scriabine. Le titre « messe noire » vient de Scriabine, mais le disque parvient à faire le lien entre le dernier Liszt de « Lugubre gondola » et « La Notte », et le dernier Scriabine des « Cinq Préludes » et de « Vers la flamme » en tissant un univers sombre, mystérieux et magique. Un disque riche de nuances, de matières et qui fait entrer lentement dans la nuit.

Célimène Daudet, Messe Noire. 1 CD NoMadMusic, Durée : 64:28. Sortie le 13 mars 2020. 15 euros. YH.

Origine[s] ou la résonance originelle selon Olivia Gay


Olivia Gay
est une violoncelliste qui refuse tout étiquetage. Déjà, pour son premier disque Horizon[s] (2008, Illona Records), elle a choisi des œuvres de Vasks, Hersant et Maillard pour explorer le lyrisme propre à cet instrument à travers ces œuvres très variées dans leurs styles, expressions et sensibilités. Dans ce deuxième enregistrement paru en automne dernier, elle a souhaité « mettre en résonances les œuvres de Schumann, Kodaly, Bloch, Piazzolla et Nadia Boulanger avec des sources traditionnelles qui les ont inspirées ». Certes, on a déjà maintes fois associés des œuvre de musique dite savante à des folklores, mais ici, elle arrange elle-même ces derniers à sa guise. Ainsi, les Cinq pièces dans le style populaire de Schumann sont précédées d’un chant populaire allemand Am Brunnen vor dem Tore, la Sonate pour violoncelle seul de Kodaly d’un chant populaire hongrois Magyar népzene, et ainsi de suite. Malgré la diversité de discours d’une partition à l’autre, ses propos sont notamment étayés par l’ampleur de la sonorité, probablement l’une de ses qualités les plus flagrantes. Pour Piazzolla (Milanga sin Polobaras) l’accordéoniste Basha Slavinska rejoint à Olivia Gay et pour Boulanger (Danse espagnole) la pianiste Célia Oneto Bensaïd. L’arrangement de Milanga est non seulement réussi mais les deux instruments y sont complémentaires — l’accordéon étant à la fois mystique et nostalgique — et l’on n’a jamais envie de quitter cette musique.
1 CD Illona Records, réf LIR9020212. VO.

Voix magnifiques à écouter dans le confinement

Jardin féerique avec les Métaboles

Également directeur artistique de l’ensemble vocal Les métaboles, Leo Warynski propose dans un nouvel enregistrement de pages chorales et de transcriptions un condensé de la précision expressive de sa formation dans un programme choisi avec soin. Le cisèlement des mélodies pour choeur de Saint Saens et Ravel répond aux magnifiques polyphonies de Britten. Souplesse et limpidité de la ligne se retrouvent dans la savoureuse adaptation par Thierry Machuel du Jardin féerique de Ravel au début du disque, comme dans les onomatopées de l’eau des Miniwanka de Raymond Murray Schafer qui referment le voyage musical de ce très bel enregistrement où le chœur est aussi sensible au grain du son qu’à celui des mots.
Les métaboles de Léo Warynski, Jardin féerique. 1 CD NoMadMusic NMM065, sorite mars 2020, Durée : 56’21. GC

Agrippina chez Erato

Il y a des fois où l’on entasse les noms prestigieux pour la façade, pour attirer au maximum… et puis il y a des fois où l’on travaille à un assemblage de talents, où ce ne sont pas les noms mais les artistes qui font le superbe d’une œuvre. C’est le cas de cet Agrippina enregistré par Erato, réunissant une distribution cinq étoiles pour un tableau de maître : Joyce DiDonato tient le rôle-titre de façon magistrale, fouillant dans les tréfonds de sa voix pour en ressortir avec une force impressionnante tout le drame. Franco Fagioli est de son côté un Nerone clair, au sens du phrasé indubitable, tandis que Jakub Józef Orlinski est un Ottone de haute voltige. Enfin, jamais deux sans trois, y compris chez les contre-ténors, et Carlo Vistoli vient compléter la distribution avec son compère Andrea Mastroni. Ils forment tous les deux le duo Narciso/Pallante qui fonctionne à merveille dans leur images d’amoureux trahis, mais il ne s’agit pas là du seul duo parfaitement mis en place puisque Biagio Pizzuti et Luca Pisaroni se posent en serviteur et maître. L’un est un Lesbo Solaire, l’autre un Claudio plus sombre et impérial. Cette dimension clair-obscure se retrouve d’ailleurs dans l’ensemble de l’enregistrement grâce à la direction de Maxim Emelyanychev à la tête d’Il Pomo d’Oro, reflétant le côtoiement des noirs desseins et des parure dorées miroitantes du livret. Ajoutons à cela la jeune Poppea d’Elsa Benoît et surtout la Giunone de Marie-Nicole Lemieux, interprète superlative pour ce rôle si peu présent dans l’œuvre, à notre grand regret quand il bénéficie d’une artiste de cette envergure.
Agrippina, Joyce DiDonato, Franco Fagioli, Jakub Józef Orlinski, Carlo Vistoli, Andrea Mastroni, Biagio Pizzuti, Luca Pisaroni, Elsa Benoît, Marie-Nicole Lemieux, ensemble Il Pomo d’Oro, direction : Maxim Emelyanychev. 1 CD Erato (Warner Classics), paru le 31 janvier 2020.

Mer(s) par Marie-Nicole Lemieux


Voilà un album superbe à écouter pour vivre son confinement en pleine méditation musicale. Par le choix des compositeurs et des trois chefs-d’œuvre choisis, Marie-Nicole Lemieux montre l’étendue de son talent de musicienne et de diseuse que cela soit, en anglais, avec les Sea pictures d’Edward Elgar, où en français, avec Le Poème de l’amour et de la mer de Ernest Chauson et La mer de Victorin Joncières. La direction de Paul Daniel à la tête de l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine est de toute beauté. PF.
Mer(s), Marie-Nicole Lemieux, Elgar, Chausson, Joncières, Chœur de l’Opéra National de Bordeaux, Orchestre National Bordeaux Aquitaine, direction : Paul Daniel. 1 CD Erato, paru le 13 septembre 2019. PF

 

Elle, hommage à l’opéra français du XIXe siècle par Marina Rebeka


Voilà un nouvel album de Marina Rebeka à apprécier autant que les précédents opus dédiés à Rossini et au bel canto. Cet hommage à l’opéra français du XIXe siècle est un sans-faute et l’on y sent la puissance de l’interprétation aussi bien dans les rôles qu’elle a déjà interprétés sur scène comme la Marguerite de Faust ou Thaïs que dans ceux qui ne sont encore que projets. Pénétrant dans des univers parfois antagonistes, il est difficile de ne pas se laisser porter par la subtilité de l’air de Louise, de la Chimène du Cid, la désespérance de Marguerite (« il ne revient pas ») ou la véhémence morbide de Juliette qui conclut l’album. Quant à l’air de Carmen, il donne passionnément envie de voir Marina Rebeka faire sa prise de rôle de l’héroïne dans sa version soprano. Cet album édité sous son propre label (Prima Classic) bénéficie, en plus, d’une direction magnifique de Michael Balke à la tête du Sinfonieorchester de St Gallen.

Elle, airs d’opéras français de Gustave Charpentier, Jules Massenet, Charles Gounod, Georges Bizet, Claude Debussy, Sinfonieorchester de St Gallen, direction Michael Balke. 1 CD Prima Classic, paru le 20 mars 2020. PF

L’intégrale des mélodies de Reynaldo Hahn


Palazetto Bru Zane – Centre de musique romantique française a publié à l’automne dernier un coffret de 4 CD comprenant l’intégrale des mélodies de Reynaldo Hahn, réalisées par le baryton Tassis Christoyannis et le pianiste Jeff Cohen. Si, de ce compositeur emblématique sur la scène musicale française au tournant du XXe, certaines mélodies figurent sur la liste des chefs-d’œuvre incontournables, comme le cycle Chansons grises dont L’Heure exquise, ou Si mes vers avaient des ailes, la plupart de cent et quelques pièces enregistrées ici demeurent toujours méconnues, voire inconnues. Étudier et enregistrer ces chansons a alors été une tâche gigantesque, mais on imagine également la joie des interprètes d’approfondir de manière concentrée un corpus aussi importante. À travers le soin apporté, on sent effectivement un amour et un attachement éprouvés pour chaque œuvre par le baryton. En chanteur phare de Palazetto Bru Zane, Tassis Christoyannis a déjà « exhumé » de nombreuses mélodies françaises : Saint-Saëns, Gounod, Godard, Lalo, de La Tombelle… De nationalité grecque, il a une diction et une intonation parfaites du français qui sert de modèle à un grand nombre de chanteurs français, et cette qualité est bien présente tout au long des quatre disques. Il a cet art si subtile du dosage quant au caractère confidentiel qui accompagne le genre que rien n’est exagéré ni timoré, tout est juste. À ses côtés, Jeff Cohen, son partenaire fidèle dans les mélodies, donne presque la réplique au chanteur, d’égal à égal. Ses expressions sont aussi fines et aussi raffinées que le piano devient lui un chanteur sans paroles. Comble de l’élégance française en musique. Quant au livret, même si on comprend le souci de diffusion internationale, on se demande pourquoi le texte en anglais précède celui en français, alors qu’il s’agit de mélodies françaises produites par un centre dont le but est de promouvoir la musique française…

Coffret de 4CD Palazetto Bru Zane (réf : BZ2002) VO

Pour passer des jours de confinement en famille

Les maisons de disques ont dans la plupart des cas maintenu les sorties prévues de leurs disques sous le format numérique. Nous avons également des disques conçus pour une écoute familiale. En voici une petite sélection.

Chut! Je m’endors avec Beethoven / Dis Papa, raconte-moi Beethoven

Ces deux disques chez Mirare sont constitués d’œuvres de Beethoven, bien entendu en lien avec l’année célébrant le 250e anniversaire de la naissance du compositeur.
Le premier est une compilation des pièces douces et de mouvements lents de sonates et de concertos, pour bercer des bébés. Des enregistrements extraits des disques récents (Bagatelles par Tanguy de Williencourt, Variations par Sélim Mazari, Concerto par Fanny Clamagirand) ou plus anciens (Sonates par Abdel Rahman El Basha, Anne Queffélec, Jean-Frédéric Neuburger, Andrei Korobeinikov, Olivier Charlier et Emmanuel Strosser ; Concertos par Jean-François Heisser) sont bien sûr agréables aux petites oreilles mais aussi pour leurs papas et mamans qui peuvent parfaitement profiter de ces très belles interprétations !
Le second est un conte écrit et dit par André Peyrègne, adressé aux plus grands. Il retrace la vie de l’un des plus grands compositeurs de tous les temps, et le choix de musique a été fait avec grand soin pour qu’elle corresponde parfaitement au récit sur chaque moment de sa vie. Contrairement à de nombreux CD de conte avec musique (classique ou non), celle-ci ne sert pas ici à de simples illustrations du texte mais elle est bien la protagoniste. On entend ainsi des extraits entiers d’œuvres, bien qu’ils ne soient pas trop longs (2 à 6 minutes), laissant la place majeure à l’incitation à une écoute concentrée. Pourquoi les parents n’interrompraient-ils pas la partie du récit pour échanger avec les enfants les sentiments que suscite l’écoute ? On peut trouver moult façons de servir ce disque pour un apprentissage musical, aussi bien que pour de simple plaisir.
Chut ! Je m’endors avec Beethoven : 1 CD Mirare (réf : MIR528), durée : 72′ ; Dis Papa, raconte-moi Beethoven : 1 CD Mirare (réf : MIR ), illustrations de Mélanie Antier, durée : 72′. VO

#Beethoven250

La Cinquième par Currentzis


On attend tellement à ce que ce charismatique chef nous propose des interprétations singulières avec la prise de liberté que personne n’aurait jamais osé jusqu’à maintenant, que quand on ne trouve pas assez d’éléments exagérément insolites dans une symphonie archi-connue de Beethoven par exemple, on pense qu’il reste « fidèle » à la partition. A part un tempo vif et des accents parfois plus que toniques, assez cnventionnel en soi, les deux premiers mouvements passent « sans encombre ». Mais dans le troisième mouvement, à l’annonce aux cors du fameux motif rythmique de quatre notes, on sent que quelque chose commence. Dès lors, nous sommes scotchés par son univers, par ces sforzandi aux violoncelles et contrebasses qui confèrent une allure de syncopes, par cette énergie explosives — qui n’est d’ailleurs pas nouveau ni chez lui ni chez d’autres, mais ici c’est plus palpable — ou encore par ce formidable stretto dans la conclusion générale… Que l’on est d’accord ou pas, cela ne laisse personne indifférent. La preuve : dès sa parution, nombreux mélomanes en parlent sur les réseaux sociaux, des plus « avertis » jusqu’aux amateurs de dimanche, avec des avis très divergents, il va de soit. Ce disque ne contient que cette seule œuvre, l’interprétation ne dure que 30 minutes à peine. Pour une autre version, un tel minutage est-il permis ? Un beau coup de marketing…
1 CD Sony Classical, MusicAeterna, Teodor Currentzis (direction). Durée : 30’34. Sortie digitale le 3 avril. VO

Beethoven et la mandoline

Le fait est méconnu, mais Beethoven a écrit des pièces pour mandoline. En tant que virtuose du clavier, il effectue une tournée de Vienne à Berlin en 1796, en passant par Prague. Dans cette ville où, dix ans plus tôt, Mozart y donna Don Giovanni avec une sérénade à la mandoline, se trouvait le comte Clam-Gallas et sa future épouse Josephine von Clary-Aldringen, chanteuse et mandoliniste. Beethoven écrit alors des pages pour cet instrument, qui restent aujourd’hui très peu jouées. Les deux disques parus en janvier dernier et ce 27 mars sont révélateurs à maints regards : organologie, interprétation, sonorité, adaptation et réadaptation… L’un, celui de Julien Martineau avec Vanessa Benelli Mosell chez Naïve, est « moderne » pour le choix des instruments (la mandoline spécialement conçue par l’interprète lui-même, et le piano moderne de concert) aussi bien que celui du programme (une création de Corentin Apparailly, arrangements du 2e mouvement de la Septième Symphonie, et A Fifth of Beethoven de Walter Murphy arrangé par Bruno Fontaine avec la contrebasse et la batterie) ; l’autre, la version de Raffaele La Ragione et Marco Crosetto chez Arcana est une approche musicologique, qui consiste à aller rechercher des sources, notamment des partitions manuscrites, pour une interprétation sur des copies d’instruments de l’époque du compositeur. À quoi s’ajoute la différence de diapason, qui, outre la question des sonorités « moderne » et « ancienne », transforme considérablement la matière sonore. Ainsi, les pièces isolées (Sonatines WoO 43 a et 44 a, Adagio WoO 43 B, Andante con variazioni WoO 44b), et la Grande sonate op. 37 a de Hummel, qui sont communes dans les deux enregistrements, apparaissent sous des couleurs totalement hétérogènes de par leur conception elle-même de l’interprétation. Il ne s’agit bien évidemment pas de comparer ces deux versions, mais la confrontation est fascinante qui reste grande ouverte. La Sonate du compositeur lombarde Bartolomeo Bortolazzi (1773-1820) proposé par La Ragione et Crosetto est une grande découverte pour de nombreuses personnes et on ne les en remerciera pas assez. Ces deux enregistrements illustrent la diversité productive de Beethoven et le mérite de l’année anniversaire !

Beethoven Suite, 1 CD Naïve, par Julien Martineau et Vanessa Benelli Mosell (réf : V7083, sortie le 24 janvier) ; Beethoven and his contemporaries, 1 CD Arcana, par Raffaele La Ragione et Marco Crosetto (réf : A117, sortie numérique le 3 avril) VO. 

visuels : Couvertures d’albums 

 

 

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