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L’interview confinée de Myriam Gourfink : « plonger dans nos profondeurs pour redécouvrir nos émotions et les nommer »

L’interview confinée de Myriam Gourfink : « plonger dans nos profondeurs pour redécouvrir nos émotions et les nommer »

03 avril 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

À la rédaction, une idée a surgi dans les boucles de mails : faire parler des artistes, leur demander « comment ça va ? » et comment ils vivent leur confinement, ce que cela provoque en eux. Aujourd’hui,  la chorégraphe Myriam Gourfink  nous répond. 

Comment ça va ?

Je me porte bien (et j’envoie une pensée chaleureuse à tous ceux qui sont malades). Mon temps est comme à l’ordinaire partagé entre mes travaux de composition pour des prochaines pièces, ma pratique assidue du yoga et de la méditation, et une analyse de mes réactions et comportements ; et puis plus particulièrement en ce moment, la lecture des livres d’Annick de Souzenelle (par exemple Le Symbolisme du corps humain) et Patrick Lévy (notamment Le Kabbaliste, rencontre avec un mystique juif), et bien sûr la découverte quotidienne des informations tragiques qui nous bouleversent tous et toutes.

Est-ce que vous sortez encore un peu, ou bien êtes-vous totalement enfermée ?

Comme beaucoup de gens, je sors exclusivement pour faire mes courses, et aussi sur le pas de ma porte pour accueillir le soleil du printemps, ses rayons et leur promesse d’un puissant changement, si du moins nous voulons et pouvons le réaliser.

Quelles sont vos routines culturelles pour faire descendre l’angoisse ?

Relire des contes, comme Le Petit Poucet. Il me semble que nous en sommes au moment où, abandonnés au milieu de la forêt par nos parents (nos gouvernements, impuissants parce qu’infantiles eux-mêmes), les oiseaux ayant mangé les miettes de pain dont nous nous étions servi pour marquer le chemin du retour, il nous faut, d’une manière aussi déterminée que le Petit Poucet, monter à la cime d’un arbre pour entrevoir la lumière dans la maison de l’ogre (c’est-à-dire plonger dans nos profondeurs pour redécouvrir nos émotions et les nommer). Chez l’ogre, le Petit Poucet effectue un retournement (identitaire) : il échange son bonnet de nuit et ceux de ses frères avec les couronnes d’or des ogresses (les filles de l’ogre symbolisant nos peurs, nos angoisses, nos inaccomplis). Pour combattre la peur, l’aventureux et courageux Petit Poucet invente un stratagème qui symboliquement nous invite à nous réveiller et à intégrer nos peurs, à les manger, à les digérer, à l’instar de l’ogre qui va dévorer ses filles. Une alchimie aussi complexe que celle de la digestion est donc à l’oeuvre, nous dit le conte. Suite à cette transmutation alchimique, « au bout du conte », chacun de nous serait un roi avec une couronne sur la tête, un être souverain, un individu libre et émancipé…

Vous êtes reine au royaume de la lenteur et de la méditation, comment votre pratique vous aide-t-elle en ce moment ?

Ma pratique du yoga et de la méditation m’aide chaque jour, et en ce moment plus que jamais. Je me demande parfois comment je pourrais vivre sans cela, sans la saveur d’un temps comme suspendu. Et si j’essaie d’imaginer ce que serait ma vie sans ces pratiques et que j’extrapole à d’autres personnes, je peux plonger dans une grande tristesse, parce que j’éprouve alors la violence, la dureté et l’absurdité de la vie sans cette dimension, laquelle est comme une ouverture, au milieu du temps, à tous les possibles. Ces « glissements d’infini » en nous sont vitaux, me semble-t-il (Glissements d’infini est le titre d’une de mes pièces, qui devrait être reprise en juin à Uzès Danse, si tout va bien).

Quels mouvements ou respirations conseillez-vous ?

Avec une pratique régulière, la créativité de chacun peut s’exprimer. Nous avons tous un magnifique arbre pulmonaire à notre disposition : chacun peut l’explorer à sa guise, avec des techniques apprises ou sans recettes toutes faites. Il suffit juste de vouloir pratiquer.

Et pour finir avec un peu de légèreté :  est-ce que ce temps révèle quelques plaisirs coupables ?

Je n’ai jamais pensé qu’un plaisir puisse être coupable. Pour moi, le plaisir est un accomplissement, aussi je compte bien en augmenter la dose chaque jour !

 

Visuel : Myriam danse une création 2019 pour l’inauguration du Wesbund Museum Project : Cartilage © Wang-Qun – Shanghai le 08/11/2019 au Wesbund Museum Project x Centre Pompidou

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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