Danse

Myriam Gourfink : « La lenteur vient du désir de sentir, s’arrêter pour tout sentir »

Myriam Gourfink : « La lenteur vient du désir de sentir, s’arrêter pour tout sentir »

17 septembre 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Si la danse est synonyme de mouvement, rien n’indique qu’il doit être rapide. Myriam Gourfink pousse au paroxysme l’apport de la lenteur au plateau. Rencontre.

La lenteur, que vous inspire ce mot ?

être à l’intérieur du temps, sentir l’écoulement du temps sans le compter, vivre un temps qui donne le sentiment d’une éternité.

Etre absorbée par la découverte de l’environnement, de l’autre, de soi, à l’écoute du monde. Faire un point d’arrêt pour s’autoriser à sentir. S’émanciper.

Souvent, pour parler de vos spectacle à des personnes qui ne vous connaissent pas je dis  » Pour traverser le plateau, les danseuses de Myriam Gourfink prennent toute la durée du spectacle »; Cela vous semble juste ?

Pour certaines pièces comme Evaporé (2018) ou Une lente mastication (2012), les dessins de parcours de la partition chorégraphique invitent effectivement les interprètes à une traversée du plateau, invitent les spectateurs à un transport. Ces traversées composées de cycles, amènent, je l’espère, les spectateurs à vivre la boucle d’un temps sans fin.

Pour d’autres projets, comme Gris (2016), ou Amas (2015), l’espace de la danse peut être restreint. L’espace des parcours est alors une zone de 3 mètres sur 3 pour Gris, une zone d’environ 4 mètres sur 4 pour Amas. Dans ces deux pièces le brassage (lent) de ces petits espaces est incessant. Gris  est  un dialogue avec le sol, d’un bout à l’autre de la pièce les danseuses restent à terre, voyagent horizontalement sans traverser le plateau, car l’espace ici est davantage celui de l’autre : les danseuses se portent les unes les autres. Le projet Amas propose une remontée lente des corps, invite à une élévation. L’espace vertical est l’enjeu de la pièce.

Vous enseignez et pratiquer le yoga, la lenteur dans vos spectacles est-elle une méditation ?

Je l’espère. Une méditation en mouvement. Je m’appuie sur les techniques de méditation du yoga d’origine tibétaine que je pratique pour induire le mouvement. Ces techniques étirent le souffle, ce qui a pour effet de ralentir le geste. En stimulant attention et concentration, ces techniques stabilisent le mental, qui accepte alors d’accompagner les explorations de l’appareil perceptif.

Avez-vous déjà expérimenté la rapidité ?

Oui beaucoup et je continue à l’expérimenter parfois dans des cours de danse. Plus jeune je jouais des claquettes amplifiées dans un groupe de musique expérimentale dans lequel j’étais très engagée, j’étais très rapide avec les frappes de pieds.

Aujourd’hui, dans mon travail artistique, je me positionne sciemment du côté de la lenteur, car cela me permet avant toute chose de proposer un traitement du temps radicalement différent. Etre comme à l’intérieur du temps implique un changement de paradigme : ça n’est pas avancer, ça n’est pas aller de l’avant,  s’est s’élever, c’est prendre le temps de savourer chaque morceau de vie, pour ne pas nuire, ne pas alimenter le stress ou la déperdition d’énergie.

Ce que je nomme lenteur vous concernant est plutôt, je crois , une rencontre entre les vrombissements de  Kasper Toeplitz et votre travail sur l’air, finalement, est-ce que le rythme de vos pièces est une conséquence de cette recherche ? 

La lenteur vient du désir de sentir, s’arrêter pour tout sentir. Ecouter le souffle, percevoir comment il circule dans l’espace du corps, et se laisser guider par l’élasticité de ce mouvement d’expansion et de rétraction, qui est comme un voyage, à chaque inspire, à chaque expire, au bord de la non existence. Le mental se calme et il est possible de percevoir les frémissements des tissus corporels jusque dans la moelle osseuse, d’écouter la fibrillation de l’air dans les oreilles qui monte en intensité.

Ces expériences intérieures ont sans doute préparées la rencontre avec l’univers musical de Kasper Toeplitz. Travailler ensemble, pour tisser vibrations sonores et frémissements corporels, c’est imposé à nous comme une évidence : nous avons créé en l’espace de vingt années plus de trente pièces.

Autre sensation : la lenteur permet un mouvement continu impossible à réaliser si on accélère.

Absolument, à mon sens la lenteur est comme un zoom sur chaque éclat d’instant, elle permet de rendre visible et sensible l’avènement et l’effondrement de chaque instant.

La composition est conçue en terme de transition, de passage constant. Il n’y a plus de parties, c’est un seul grand chapitre dans les couches du temps.

Concernant la pratique, qu’est ce que cela implique corporellement de ralentir ?

En expérimentant j’ai senti qu’il fallait développer l’amplitude respiratoire et une puissance de la musculature interne, afin de soutenir les équilibres et les appuis lors de la réalisation d’un geste dans l’espace aérien, de façon à ce qu’il n’y ait pas de rupture. Il faut pour cela stimuler la musculature profonde. J’ai pu remarquer, ces vingt dernières années, que pour aller dans les limbes du temps, il est nécessaire de dissoudre les résistances mentales, nécessaire de capituler, et de cultiver un esprit calme, posé, qui accompagne l’exploration corporelle en savourant chaque moment.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je compose et répète une pièce d’une durée de quatre heures dont le titre est Glissement d’infini, qui sera créée au centre Pompidou les 12, 13 et 14 avril 2019. Ce projet est pensé à partir de la figure « de l’animal qui se traîne », le serpent ; voire à partir de son changement d’apparence corporel, sa mue. Dans la cosmogonie hindoue, le serpent Shesha Nâga, appelé encore Ananta (l’infini, le sans fin) accueil Vishnou dans l’intervalle entre la fin d’un grand cycle temporel et la création d’un nouveau. Le nâga est le serpent gardien des richesses, et de l’énergie vitale.

Visuel : Amas© Delphine Micheli

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Entretien avec Jeanne-Bathilde Lacourt, Conservatrice en charge de l’art moderne au LaM
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. amelie@toutelaculture.com

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