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Le « Requiem allemand » de Currentzis : choc, ferveur et extase

Le « Requiem allemand » de Currentzis : choc, ferveur et extase

08 juin 2019 | PAR Nicolas Chaplain

Après un sidérant Requiem de Verdi interprété par son ensemble MusicAeterna, chœur et orchestre de l’Opéra de Perm, dans le cadre du portrait qui lui était consacré cette saison, Teodor Currentzis a ébranlé les auditeurs de la philharmonie de Hambourg, avec le Requiem allemand de Brahms.

Le programme de la soirée annonçait d’abord la pièce courte et minimaliste de Morton Feldman Madame Press died last week at ninety. C’est pourtant la strophe inaugurale du motet de Jean-Sébastien Bach, Jesu, meine Freude – interprétée par le chœur en coulisses alors que la salle est plongée dans la quasi-obscurité – qui parvient aux oreilles des spectateurs médusés, saisis par la surprise et par la clarté des voix, la délicatesse du chant. La lumière éclaire soudainement le plateau tandis que s’élèvent les premières notes du Feldman jouées par un célesta. La simplicité touchante du morceau et la répétition inlassable, mystérieuse et beckettienne des deux mêmes notes par la flûte, comme un coucou, évoquent le temps et le néant, l’angoisse de l’homme face à son destin, invitent à la sérénité et à l’introspection.

C’est ensuite la douleur et la prière d’un homme que Currentzis choisit de nous faire entendre avec la Rhapsodie pour alto de Brahms. Le texte mis en musique par le compositeur est un passage du Voyage dans le Harz en hiver de Goethe. Intense et grave est la direction de Currentzis. La subtile fragilité qui émane du chœur d’hommes et le timbre ample et sombre de la soliste Wiebke Lehmkuhl envoûtent et bouleversent.  Assuré, l’orchestre exprime la grande richesse musicale et la profondeur voulues par Brahms, les cordes vibrent et la mélancolie des dissonances et du chant cueillent le public. La tension demeure. Le chemin vers l’absolu est à la fois écrasant et enivrant.

Le Mahler Chamber orchestra, sous la direction de Teodor Currentzis chante, swingue, murmure, proclame, éructe et exulte dans le Requiem. Avec netteté et incandescence, il répond aux intentions du chef indéniablement traversé par la musique qu’il sert. Currentzis a fouillé comme toujours la partition profondément, excessivement et insuffle une ardeur particulière à chaque moment. Son Requiem est intranquille et pénétrant. Les ruptures invraisemblables, les envolées fières, les arrêts secs, des pizzicati agressifs, des tempi trépidants, des couleurs très « romantiques », une chaleur et une luminosité exacerbées ahurissent et séduisent. La marche du deuxième mouvement est effroyable. Le bras tendu et le poing serré, le chef fixe virilement le percussionniste et obtient un crescendo d’une extrême tension qui coupe le souffle. Il équilibre avec jubilation et hardiesse puissance sonore et douceur. Tout ce qui pourrait passer pour maniéré est ici évident, naturel.

Le chœur MusicAeterna est un miracle. Solennel, caressant puis déchaîné, il chante la détresse humaine avec charité, prodigalité. C’est avec une liberté jubilatoire, le devoir de la perfection et des ambitions dramatiques claires au service de la spiritualité et de l’humanisme portés par cette musique que Teodor Currentzis appréhende le Requiem de Brahms.

Photo : Daniel Dittus

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