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[Interview] François-René Duchâble : « Je suis aujourd’hui un pianiste heureux ! »

[Interview] François-René Duchâble : « Je suis aujourd’hui un pianiste heureux ! »

25 septembre 2016 | PAR Laurent Deburge

Incomparable virtuose français, François-René Duchâble, né en 1952, s’est éloigné de la carrière de pianiste de récital afin de mieux se réinventer dans des formules mêlant musique, littérature et danse. Privilégiant l’originalité à l’académisme, il joue dans des lieux insolites ou pour des causes sociales et humanitaires. Le pianiste revient sur les raisons qui l’ont amené à donner en 2003 un « tournant » essentiel à son itinéraire musical.

 

 

François-René, tu as mis fin à ta carrière de concertiste international fin juillet 2003, il y a 13 ans, en jetant symboliquement un piano dans le lac de La Colmiane (Alpes-Maritimes). Avec le recul, quel a été le sens de cette rupture, que tu appelles « passage », et comment a-t-elle été reçue dans le monde musical ?

Je n’ai d’abord rien « jeté ». J’ai fait déposer un piano avec un hélicoptère, sans aucune brutalité. Et ce n’était pas une « carcasse » comme on a pu le dire, en pensant que je m’excusais de ce geste iconoclaste. Je n’aime pas ce mot qui fait penser à un cadavre ou à un squelette ! C’était un vieux piano, comme il en existe des milliers, que j’ai acheté dans les stocks d’un accordeur de Cannes. En outre, il ne s’agissait pas du lac d’Annecy, comme on a pu le dire, car je n’en ai jamais eu l’autorisation. Le Lac de la Colmiane, où j’ai mis le piano, est un petit lac destiné à l’alimentation des canons à neige et n’est pas du tout profond. Je n’ai donc pas tué de poissons, comme ont pu m’accuser certains écologistes ! Le piano a été sorti et est devenu une magnifique sculpture, juchée à 1400 mètres d’altitude. J’y donne chaque année un concerto commémoratif avec l’orchestre de Cannes.

J’ai déposé ce piano dans un acte solennel de purification, pour sortir de trente ans de mensonges. Ce geste spectaculaire a pu être interprété à la fois comme un acte de mégalomanie et comme un acte de désespoir, comme si j’étais « au bout du rouleau ». C’est tout à fait faux, car j’étais au contraire en pleine forme, ayant donné 78 concerts entre janvier et juillet 2003. Mon  désir était d’accéder à la lumière et de sortir d’une sorte de « bourbier. »

duchable lacAvec le recul, le résultat est magnifique, et va bien au-delà de ce que j’avais imaginé. J’ai pu accéder au bonheur de vivre au quotidien et me réconcilier avec le piano, la musique, la scène et donc le public. Alors que j’éprouvais presque de la haine pour le public et surtout pour les quelques connaisseurs du monde musical, je ressens aujourd’hui de l’amour, même pour ceux que j’avais du mal à supporter. Je suis maintenant touché et fier qu’ils me suivent encore dans mes nouvelles formules scéniques.

 

Pourquoi ce « tournant », comme tu le nommes aussi, a-t-il été médiatisé ?

Ce n’était pas volontaire de ma part. J’avais enregistré au Château de Versailles les cinq concertos de Beethoven en DVD multimédia, une première mondiale, avec John Nelson et l’Ensemble Orchestral de Paris. C’était un peu mon « testament » de fin de carrière. Or, pour lancer ce « produit », coûteux à réaliser, il y a eu une campagne de presse telle que je n’en ai jamais connue dans mes 30 ans carrière ! Sous le feu des médias, je pouvais difficilement cacher ce geste d’immersion du piano, confirmant ma décision de mettre fin à ma carrière de concertiste que j’avais annoncée en 1998, en jouant ces mêmes concertos de Beethoven au Théâtre des Champs-Elysées. Je m’étais donné 5 ans pour terminer les engagements qui étaient en cours, mes collaborations et l’enregistrement des DVD prévus pour 2001-2002 et sortis en juin 2003. Il s’agissait aussi d’apurer mes dettes de l’époque. J’avais besoin de faire tous ces concerts pour me remettre à zéro. Ainsi, arrivé au terme de ces engagements, je n’ai rien mis de côté ! Il aurait été malhonnête de ne pas annoncer ce geste, d’autant plus qu’il était jouissif d’en terminer avec ce milieu et de « régler mes comptes » dans tous les sens du terme. J’ai choisi cette date de la fin juillet 2003 car elle correspondait à peu près aux trente ans de carrière : 1973-2003. D’autre part, il était temps, pour ma santé, à 51 ans, que je commence à respirer et à vivre.

 

Pourquoi as-tu arrêté cette carrière internationale ? 

Ce n’était pas pour me mettre à la retraite et me la couler douce, comme certains ont pu le penser, mais pour en finir avec cinq éléments liés à cette carrière internationale, qui m’étaient parfaitement insupportables depuis le début, mais auxquels je n’avais pas eu la force de mettre un terme auparavant.

 

Le premier était les voyages lointains, quels qu’ils soient. Le seul fait de sortir de France représentait pour moi une souffrance physique terrible, surtout lorsque c’était lié au travail. Ce n’est d’ailleurs plus le cas aujourd’hui car je suis allé en février dernier au Sénégal et le fait d’être en vacances, même en prenant l’avion, a été un vrai bonheur. Une semaine auparavant j’étais allé à Rome pour les 350 ans de la Villa Médicis et ce me fut beaucoup plus douloureux, car d’ordre professionnel. Si on la regarde de près, ma carrière s’est d’ailleurs déroulée majoritairement en France, et notamment en province, grâce au Grand Echiquier [de Jacques Chancel], du fait de mon refus de prendre l’avion. A part quelques tournées aux Etats-Unis, en Afrique du Sud, au Japon et en Europe, j’ai surtout fait une carrière franco-française, prouvant ma grande aversion pour les voyages internationaux.

 

« Je n’aimais pas répéter »

 

Deuxièmement, je n’aimais pas répéter, que ce soit avec des orchestres et encore davantage en musique de chambre. La relation des chefs avec les solistes n’est pas toujours harmonieuse, les chefs étant souvent peu disponibles. Certains chefs d’orchestre privilégient leurs symphonies. Ils nous demandent d’arriver la veille du concert pour se rassurer, mais survolent les partitions et font parfois des répétitions générales un peu légères le jour du concert. Les répétitions avec orchestre n’ont donc jamais été un régal pour moi. L’ambiance y est rarement chaleureuse, du fait d’une certaine routine d’une part, et d’autre part sans doute de la disparité de revenus entre le soliste et les membres de l’orchestre, qui peut instaurer un malaise.

duchable sautPourtant l’alchimie merveilleuse des timbres de l’orchestre est ma grande passion musicale. J’essaie de la reproduire au piano dans mes interprétations. J’avoue que je n’ai pas de passion particulière pour le piano, en tant qu’auditeur en tout cas. Et si je suis pianiste, c’est qu’on m’a mis devant un piano très jeune. J’étais doué et ça a marché ! Il m’arrive en revanche aujourd’hui de jouer avec des orchestres dans des lieux « décalés », ou bien avec des orchestres de jeunes, comme l’orchestre du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris, ceux de Cannes ou de Monte-Carlo. J’aime les projets originaux. J’ai par exemple joué le deuxième concerto de Rachmaninov à l’Opéra de Massy pour accompagner une troupe de danseurs.

 

Les répétitions de musique de chambre m’ont également toujours lassé, bien que je considère cette forme de musique comme étant la plus authentique. J’ai eu toutefois des joies musicales ponctuelles avec l’altiste Gérard Caussé par exemple ou le clarinettiste Paul Meyer. Mais jouer des trios, des quatuors ou des quintettes impose des répétitions interminables, où je m’ennuie très vite.

 

« Les lumières en récital, c’est comme un interrogatoire de police »

 

La troisième raison pour laquelle j’ai quitté la carrière de concertiste tient aux lumières dans les salles de concert, qui ne sont pas forcément éblouissantes mais qui sont fixes, blanches et tristes. On croirait subir un interrogatoire de police. Cette manie de se focaliser sur le clavier, donc la technique, les moyens et la virtuosité détourne l’attention de la musique. Plutôt que de regarder les mains, « ils n’ont qu’à regarder mes pieds ! » disait Rubinstein. Je trouve qu’il vaudrait mieux éclairer le piano et sa grande harpe constituée par les cordes couchées. Le piano est comme une aile, qu’il faut mettre en valeur. Aujourd’hui je privilégie des éclairages plus fantaisistes, notamment dans mes spectacles avec Alain Carré. Je recherche une atmosphère théâtrale, faite d’ombres et de lumières, une mise en espace qui métamorphose le piano en avion navigant entre les nuages. Jouer en public, c’est tenter de se placer au-delà de la matière et non être en train de passer un éternel concours devant des connaisseurs qui viennent chronométrer les œuvres et qui font des études comparatives entre interprètes… Vraiment, le rituel codifié du récital et de ses lumières figées m’a toujours été insupportable, autant comme interprète que comme auditeur.

 

« La durée des œuvres est la principale raison d’ennui pour le public néophyte »

 

Le quatrième élément expliquant mon rejet de la scène conventionnelle est le public purement musical, qui ne représente qu’une infime partie de la population. La diffusion de la musique classique n’a rien de démocratique mais reste confidentielle et souvent source d’ennui, notamment à cause du choix des programmes, destinés aux connaisseurs. La durée des œuvres est la principale raison d’ennui pour le public néophyte. Le concert peut être un calvaire comme celui que subit Omar Sy dans Intouchables… C’est pourquoi je joue désormais plutôt des extraits d’œuvres, comme des mouvements de sonates de Beethoven et non plus des intégrales. Je cultive la séquence courte, de préférence avec alternance de textes.

 

La cinquième et dernière raison expliquant mon « tournant » est mon dégoût encore plus absolu des studios d’enregistrement. Là, « l’homme-dieu » qu’on peut éventuellement être sur scène redevient un petit étudiant soumis au jugement de l’ingénieur en cabine qui vous signale les défauts comme un grincement de pédale et contrôle le texte tel un membre de jury. Quand j’ai arrêté de me produire en récital, beaucoup de gens ont cru que j’allais devenir une sorte de « Glenn Gould français », pour ne plus faire que des enregistrements, or je déteste les studios et je ne fais plus de disques, sauf exception.

 

C’est donc ce passé lourd de trente ans que j’ai purifié symboliquement dans l’eau du lac.

FR-Duchable2-630x0Le piano, qui était une sorte de poids lourd, un moyen de gagner ma vie bêtement dans des circuits fastidieux est devenu aujourd’hui un navire pur, magnifique, où j’essaie de conduire, comme un grand prêtre ou comme un druide, les auditeurs qui veulent bien me suivre vers quelque chose d’impalpable et de sacré. C’est du reste sans doute le cas pour d’autres interprètes dans les salles de concert, mais pas pour moi qui n’ai aucun amour de ce cérémonial.

 

Pourquoi n’as-tu pas voulu devenir chef d’orchestre, toi qui aime tant le son orchestral ?

Devenir chef d’orchestre suppose d’avoir une confiance en soi que je n’avais pas à l’époque. Cela réclame également un effort dans le travail cérébral d’assimilation des œuvres, sur partition, sans passer par l’instrument, dont je ne me suis jamais senti capable. Je suis quelqu’un de très physique et la battue ou la gestuelle du chef, même si elle ne résume évidemment pas tout, ne me suffirait pas pour exprimer la musique.

 

Si j’ai pu haïr le piano il y a trente ans, cette relation s’est améliorée au fil des années et aujourd’hui le piano est le prolongement naturel de mon corps. Je me trouve donc aujourd’hui très heureux d’être pianiste, car cela correspond à mon désir d’être un « architecte » en musique.

 

Comment ça ?

En musique, l’architecture est la première chose que je privilégie, ensuite vient la rigueur du tempo, le phrasé et seulement après la beauté du son. Celle-ci m’importe assez peu car elle est souvent l’arbre qui cache la forêt, ou plutôt la misère, quand on tombe dans l’informe et partant l’éphémère. Une œuvre, même courte, est comme une arche : du début à la fin, elle répond à un plan. Bien sûr, rien n’est figé, on adapte le tempo à l’acoustique, mais ça ne peut pas être improvisé. Je rejette particulièrement certains pianistes comme Samson François, Martha Argerich ou Vladimir Horowitz parce que sont des « improvisateurs ». Ce sont des pianistes flamboyants, certes, surtout Argerich et Horowitz, mais ça n’est pas du tout ma conception musicale. Je préfère l’austérité d’un Claudio Arrau, d’un Alfred Brendel ou d’un Maurizio Pollini. Tout ce que je viens de dire sur l’interprétation concerne évidemment le répertoire que je joue, qui est majoritairement romantique, c’est à dire tout le XIXème siècle, assez peu de Mozart ou de Bach et très peu de musique du XXème siècle, sauf Debussy, Ravel, Poulenc, Rachmaninov ou Scriabine. Par ailleurs, le contemporain n’est pas du tout mon affaire. C’est trop compliqué et le résultat sonore m’ennuie. Mais encore une fois, mon appétence musicale va aux grandes symphonies romantiques, à l’opéra, ou à la musique de chambre plutôt qu’au piano.

 

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Peux-tu revenir sur ta rencontre avec Alain Carré ?

Alain Carré est l’homme du déclic. Il y a 20 ans, le 16 mars 1996, nous avons fait notre premier spectacle littéraire à Annecy, L’oiseau Prophète, avec un acrobate, une échassière et des projections d’images. J’ai découvert qu’on pouvait faire un spectacle pianistique et littéraire sur scène en étant heureux d’emmener le public autour d’une histoire, avec des textes de Rilke et de Baudelaire entre autres, un itinéraire musical allant de Bach à Moussorgski. Ce spectacle était en grande partie autobiographique. A la fin, un acrobate ailé descendait des cintres et se posait sur le piano qui disparaissait, tiré par un câble invisible derrière la scène, pour m’emmener vers la lumière et la libération. C’était prémonitoire de ce que j’allais vivre 7 ans après. Alain Carré est comme un frère sur scène. Il m’a donné envie de rester sur scène et de continuer le spectacle, avec un nouveau concept aujourd’hui pratiqué par de nombreux collègues, qui sollicitent des comédiens de cinéma ou des célébrités. Dans nos spectacles nous obtenons une qualité de silence que je n’ai jamais connue en trente ans. Nous avons créé plus de 100 spectacles en 20 ans, et j’ai fait 610 apparitions sur scène depuis 2003, autour de Nietzsche et Wagner, Baudelaire, Verlaine, La Fontaine, Chopin et George Sand, Robert et Clara Schumann, mais aussi René Char, Rimbaud, l’Apocalypse, François d’Assise ou les Lettres de mon Moulin.

 

Donc il n’y a aucun mea culpa ou de justification de ta part ?

Non ! Bien au contraire ! C’est plutôt la société qui devrait faire son mea culpa, car elle tend à enfermer les artistes, souvent avec la complicité des parents, des professeurs et des agents. Certains pianistes sont instrumentalisés, propulsés sur scène, y compris par leurs conjoints pour des raisons financières et sont comme des marionnettes, qui réussissent de très belles choses artistiquement, mais qui passent à côté de leur vie. Je suis passé à côté de ma vie pendant mes trente ans de carrière. En revanche, pendant mes 15 années d’apprentissage, durant mon enfance et mon adolescence, je n’ai pas souffert. C’était parfois austère, certes, car étant fils unique et pianiste, j’étais marginal et solitaire. Mais je n’ai jamais été un gros travailleur : je m’amusais, je regardais la télévision, jouais au train électrique, collectionnais des timbres et faisais beaucoup de sport. C’est à 21 ans, en 1973, poussé par Arthur Rubinstein, que j’ai plongé dans un univers qui ne me convenait pas. A un moment, il fallait que j’en sorte pour survivre. Aujourd’hui, je me suis réconcilié avec mon métier.

 

Propos recueillis par Laurent Deburge

 

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2 réflexions au sujet de « [Interview] François-René Duchâble : « Je suis aujourd’hui un pianiste heureux ! » »

Commentaire(s)

  • Amie de Marlyse et Sandrine
    Je suis heureuse de faire votre connaissance.
    Un rebelle dans le monde de la musique ?
    Magnifique !!!!

    octobre 1, 2016 at 17 h 35 min
  • Maman de Valentin

    Et vous faites aujourd’hui notre bonheur et celui de nos enfants à l association Marielouise.
    Chapeau bas et avec toute notre gratitude
    Maghifique homme de cœur François René

    janvier 21, 2017 at 23 h 02 min

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