Fictions
L’Eternel fiancé d’Agnès Desarthe : Fiançailles à quatre ans

L’Eternel fiancé d’Agnès Desarthe : Fiançailles à quatre ans

19 août 2021 | PAR Julien Coquet

Dans la salle des mariages d’une mairie, en plein concert, un petit garçon se tourne vers une petite fille : « Je t’aime parce que tu as les yeux ronds. » À partir de cette rencontre ratée, Agnès Desarthe déroule intelligemment le fil d’une vie.

Si le talent d’un écrivain se mesure à sa capacité à retranscrire les jalons d’une existence, parions qu’Agnès Desarthe fait partie des grandes. Dans son dernier roman, à la construction millimétrée, les rencontres manquées entre les deux personnages principaux constituent des points de repères de ces existences tourmentées.

La narratrice ne sait comment accueillir la déclaration d’amour du petit garçon : « Je ne t’aime pas. Parce que tu as les cheveux de travers. » De ce refus initial, pourtant, l’amour naîtra pour cet « éternel fiancé », un homme beau qui se rappelle à peine le prénom de la narratrice à chaque fois qu’il la croise. La narratrice se passionne pour la musique classique, survit, adolescente, à une grave maladie, voit sa mère quitter le domicile conjugal et son père devenir aveugle. Lui, Étienne, vit un amour passionné avec Antonia, qu’il perdra lorsqu’elle accouchera de leur fille Rita.

L’Éternel fiancé surprend par la capacité qu’il a à s’intéresser aux vies soi-disant banales. Ici, rien d’extraordinaire. La vie, la mort, les moments de joie, et ceux de peine. Certains passages mettent en avant les qualités d’écriture d’Agnès Desarthe, notamment le récit d’Étienne de la naissance de Rita à la narratrice, alors qu’ils viennent de se rencontrer au plein milieu de la nuit. Roman de la passion musicale, du temps qui passe et d’amour, L’Éternel fiancé nous émerveille par son apparente simplicité.

« Le visage de ma mère avait changé. Son corps aussi. Ses lèvres, qui étaient charnues, sont devenues pulpeuses parce qu’elle a cessé de les pincer. Sa démarche autrefois heurtée – elle donnait toujours l’impression de se faufiler, poursuivie par un danger ou cherchant à éviter des obstacles – s’est révélée sensuelle jusqu’à la nonchalance. J’ai découvert qu’elle savait danser. Lise ne s’en est pas étonnée : « C’est papa qui n’aimait pas. C’est pour ça que tu n’as jamais vu maman danser. Elle a toujours adoré et elle connaît un tas de danses différentes. » Je me demandais comment deux ans d’écart avaient pu permettre à Lise d’en savoir tellement plus que moi sur nos parents. Qu’avait-elle vu qui m’avait échappé ? Comblerais-je un jour ce gouffre ? »

L’Éternel fiancé, Agnès Desarthe, Editions de l’Olivier, 256 pages, 19 €

 

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Julien Coquet

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