Classique

Interview classique de la semaine – David Kadouch : « Déjà en CM1 quand on me demandait ce que je voulais faire plus grand, je disais « pianiste ».

Interview classique de la semaine – David Kadouch : « Déjà en CM1 quand on me demandait ce que je voulais faire plus grand, je disais « pianiste ».

22 novembre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Dans son nouvel album Révolution, le pianiste David Kadouch interroge le lien entre temps, musique et politique. Après l’avoir entendu présenter au Silencio, le 29/10, ce disque cohérent et puissant (sorti chez Mirare au mois d’octobre), nous l’avons rencontré chez lui, proche de la Seine, autour de sa cabine sonore où règne le piano, pour qu’il nous parle de ce disque où Dussek côtoie Janecek, Debussy, Chopin et Rzewski (1980) mais aussi de son parcours…

Votre album vous a été inspiré par Annie Ernaux. Quel lien entre cette auteure et la révolution? 
Le livre d’Annie Ernaux qui m’a inspiré s’appelle Les années. Quand elle dit : « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais » qui est la dernière phrase du livre, elle m’a fait penser à ce qu’était la position de l’artiste : célébrer le passé, célébrer les souvenirs. J’ai toujours eu un rapport avec la mémoire omniprésent dans ma famille où il y a eu beaucoup de déplacements. La mémoire est quelque chose qui a beaucoup marqué ma famille. Nous avons entendu ma grand-mère, qui a vécu dans le ghetto de Varsovie, raconter l’oppression. Ma sœur est metteur en scène au théâtre, c’est un thème qu’elle explore en permanence, ça m’a toujours beaucoup marqué, et de mon côté, depuis mon premier disque dédié à Chostakovich, j’ai une empathie et je peux voir la souffrance que ça peut représenter d’être oppressé. Quand la musique en parle, elle me touche particulièrement. Alors que je suis très sensible à l’écriture d’Annie Ernaux, j’ai trouvé cette phrase très belle et je me suis demandé quelles seraient les œuvres qui illustreraient vraiment cette pensée. Je me suis dit que ce serait très intéressant de se confronter aux artistes qui créent le concept inverse de la mémoire : la révolution. On oublie tout, on recommence tout, on fait table rase. Et cette « table rase » est antagoniste au concept de l’art. Je trouvais ça intéressant de confronter ces deux idées. Donc Annie Ernaux, c’est vraiment le germe, la petite graine qui a fait pousser ce disque, ce disque Révolution.

Quel est le lien entre l’oeuvre et la mémoire ?
L’oeuvre ne pense jamais qu’au futur, elle est tournée vers l’arrière. Alors que la révolution ne regarde que vers l’avant, l’art regarde, en tout cas dans les pièces de musique, souvent vers l’arrière, il regarde vers les gens qu’on a aimé, il regarde vers ce qu’on a vécu, ce qui y est enfoui… Il était intéressant de confronter ces deux idées qui sont vraiment contraires.

On sent cette tension dans l’oeuvre de Janacek …
C’est une oeuvre que Janacek a vraiment composée dans un moment de révolte : il a été témoin de l’assassinat d’un ouvrier qui manifestait pour le droit dans l’enseignement supérieur, le droit à l’éducation pour tous. Dans cette oeuvre, il y a vraiment le côté poignant de cette mort, qui est décomposée en deux mouvements : le pressentiment et la mort. Pour moi, le premier mouvement est une musique du silence où les choses ne peuvent pas être dites, c’est comme une envie, un rêve où l’on crie et aucun son ne sort de la bouche. C’est une musique qui s’approche de cette impossibilité, même si elle est très romantique et très belle aussi, mais l’on y retrouve les silences de l’indicible. C’est une musique de l’indicible et c’est pour ça qu’elle est si marquante et elle s’inscrit très bien dans le concept de cette révolution, parce que Janacek parle de cet ouvrier, il témoigne de cet ouvrier pendant que les autres continuent à marcher.

Aussi bien chez Janacek que chez Annie Ernaux, l’on ressent a un lien très fort entre l’intime et la révolution…
C’est justement ça qui me touche dans ces musiques-là, c’est à dire ces révolutions, ces évènements vraiment universels qui touchent à l’intime. Quand on écoute Chopin par exemple La révolutionnaire ou le Scherzo, l’on sait bien que la révolution le touche au plus proche, avec le folklore du musicien, le folklore de son pays, la manière dont on dit les choses et qui est forte chez Chopin. l’intime est touché par ces évènements extérieurs et cela conduit à des musiques qui sont fébriles, et angoissées, où l’on perçoit l’artiste qui sent son être et son essence de créateur menacés.

Vous étendez le temps de la révolution jusqu’à la fin du XXème siècle… Comment la question de la  forme musicale interagit-elle avec cette révolution? 
Oui, dans le disque, je m’aventure dans le XXème siècle avec Debussy, Janacek et Rzewski qui signe la dernière oeuvre. Et il s’agit vraiment de trois histoires complètement différentes parce que Debussy est mort juste avant la fin de la Première Guerre mondiale, donc il n’a pas vu la fin de ce gouffre humain à tous les niveaux qui le touchait tout particulièrement, et le Feux d’artifice était une note amère à mettre pour moi dans le disque. A la fin du prélude, résonne la Marseillaise. Elle le fait de manière triste et absolument pas victorieuse, on l’entend au loin après ces feux d’artifice qui ont éclaté, ce qui laisse imaginer beaucoup. La deuxième oeuvre de Debussy, Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon, est liée au moment où Debussy n’avait plus de quoi se chauffer. Il demande au marchand de charbon de quoi chauffer sa famille et pour le remercier Debussy compose ces deux pages pour lui. C’est juste avant sa mort, la dernière oeuvre de Debussy… elle lie bien l’intime et le politique et a été retrouvée dernièrement, il n’y a pas eu de publication avant les années 2000. 

Qui est Jan Ladislav Dussek ? Ses Souffrances de la Reine de France sont incroyables… 
J’ai toujours été fasciné par la Reine Marie-Antoinette, parce qu’on ne sait pas exactement sur quel pied danser avec elle, on ne sait pas qui elle était vraiment, sa position dans le tournant historique qu’elle vit. Mais quand j’ai vu que les Souffrances de Marie-Antoinette avaient été mises en musique, je me suis dit que c’était incroyable et magnifique. C’était enregistré par Andreas Staier, un grand monsieur du forte de piano, mais pas au piano. Je me suis donc dit qu’il fallait absolument que je le fasse et j’ai travaillé cette musique. C’est assez original parce que Dussek était un proche de la Reine, ils étaient amis, certains ouvrages les disent même amants, mais l’on dit ça d’à peu près tout le monde autour de Marie Antoinette… Mais quand on écoute la musique, c’est vraiment une illustration assez poétique et de sa mort et de ses souffrances. J’ai souvent l’impression, quand je les joue, d’être dans un théâtre de marionnettes à Versailles, en train d’actionner tous les leviers de chaque marionnette et de montrer comment ça s’est passé. Mais il n’y a pas de pathos et c’est pour ça que l’oeuvre est assez marquante : elle a un côté fier et digne, qui est très beau.

Vous pouvez nous en dire un peu plus sur Rzewski… 
Frédéric Rzewski, c’est une découverte. Il est très à la mode en ce moment, il a presque 90 ans, c’est quelqu’un de très engagé à gauche, qui est inspiré par la souffrance de l’ouvrier, de l’humain. Sa musique est un hommage à ces ouvriers qui sont gaspillés, anéantis par le travail à la chaîne, par l’esclavage, par énormément de choses, et qui font que leur blues qui résonne au milieu avec ce bruit d’usine est haletant dans toute la première partie. Ce blues innocent et très émouvant se fait happer et déchiqueter par le bruit de l’usine. Et il y a une forme, j’en ai parlé avec Rzewski, il m’a dit « je ne veux pas que ce soit joli ». Mais paradoxalement c’est cela qui est très beau dans cette oeuvre et qui la rend magnifique.

Cet automne, à La Scala vous avez fait plusieurs créations. Quel est votre rapport à la musique contemporaine et à la création?  
Depuis que j’ai 5 ans, je passe mes journées à étudier des compositeurs qui sont morts depuis longtemps. J’adore la musique classique et j’en écoute tout le temps, mais j’adore aussi d’autres musiques. Mon travail, c’est de rendre Schumann et Beethoven actuels, que le public puisse se dire « il parle de moi maintenant ». Mais pouvoir créer des œuvres d’aujourd’hui, c’est extraordinaire. Parfois, quand je suis au piano dans ma cabine de travail, je me demande si je ne suis pas un peu comme un restaurateur de tableaux. Même si j’ai cette démarche d’actualiser la vision de chaque oeuvre que j’interprète, c’est quelque chose de créer la musique d’une personnalité qui vit dans mon temps, de lui donner voix.

Pouvez-vous revenir sur vos années de formation qui commencent à Nice…
Je suis né à Nice, j’ai commencé à 5 ans le piano ; à 9 ans, je jouais de manière assidue et cela paraît tôt. Puis il y a eu cette frénésie du travail, j’ai trouvé un excellent professeur et tout à coup, des ailes me sont poussées parce qu’on croyait en moi, et en 3-4 ans j’ai pu tenter le conservatoire de Paris. J’y suis entré très jeune et je me suis dit que je voulais faire du piano, vraiment, dans ma vie. Je me souviens que je regardais souvent les étoiles et que mon vœu était vraiment de devenir pianiste. Déjà en CM1, quand on me demandait ce que je voulais faire plus grand, je disais « pianiste ». Après Paris, j’ai eu mon prix, je suis allé à Madrid. A la suite de la Victoire de la musique – j’ai eu la révélation de l’année – ma carrière a commencé en France, donc je me suis réinstallé à Paris.

Vous avez aussi travaillé avec Perlman et Barenboim…
Ce sont des personnalités totalement opposées même s’ils sont amis. D’un coté, on a Perlman qui a ce côté « all american » très sympa : fan de baseball, très simple dans le plaisir, dans le partage. Il donne des leçons de musique et de chant dans une académie pour les enfants talentueux ; j’avais envoyé ma cassette quand j’avais 13 ans et j’ai été accepté. Barenboim a aussi cette notion de partage mais dans une démarche beaucoup plus politique, comme on le sait. Je suis beaucoup allé au West-Eastern Divan Orchestra et j’ai adoré travailler avec lui parce que c’est un pianiste, comme moi, et aussi un génie musical tout simplement. Ce sont des personnes qui m’ont inspiré. Je me souviens de ce qu’ils ont dit techniquement. Mais surtout, ils rayonnent tellement tous les deux, l’un dans ce plaisir de vivre en toute simplicité et l’autre dans cet engagement… Ce sont deux formes d’exister en tant qu’artiste mais deux formes déjà qui se complètent. J’essaye de faire les deux, j’essaye d’être moi. Ce sont des gens profondément fidèles à eux-mêmes et qui savent vraiment ce qu’ils veulent.

Quel est l’importance de faire des disques ? 
C’est très important de faire un disque, non pas pour qu’il se vende mais parce qu’avec une discographie on crée une personnalité, on assoit ce qu’on veut dire. Mes disques, je les vois vraiment comme des œuvres de littérature et des assemblages. Et c’est passionnant de mettre bout à bout des œuvres comme j’essaye de faire, avec des thématiques. C’est vraiment là-dedans que je m’épanouis le plus.

visuel : couverture d’album 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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