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Final rituel pour Manifeste avec Stockhausen

Final rituel pour Manifeste avec Stockhausen

01 juillet 2019 | PAR Gilles Charlassier

En clôture de l’édition 2019 de Manifeste, l’ensemble Le Balcon poursuit le vaste cycle de Stockhausen, Licht, initié à l’Opéra Comique en novembre dernier. Samstag est le deuxième volet de cette aventure unique dans le répertoire.

[rating=4]

Samstag aus licht de Karlheinz stockhausen à la Cité de la Musique de Paris, le 28 juin 2019.

Près de trente heures de musique : Licht de Stockhausen est une oeuvre hors norme, et en présenter l’intégralité – certes sur plusieurs saisons – relève d’un projet démesuré dans lequel n’a pas hésité à s’investir Maxime Pascal et son ensemble Le Balcon. Parcourant chacun des jours de la semaine, le cycle retrace en quelque sorte l’épopée de la création, dans une inspiration brassant un large faisceau de sources, qui confine au mystique. A l’évidence le résultat tient plus d’une expérience quasi rituelle que du format classique de l’opéra.

Placé sous le signe de Lucifer, Samstag (samedi, jour de Saturne), explore les limites et les peurs de la nuit et de la mort, qui finiront par être exorcisées. La cérémonie commence à 18h30, dans une salle des concerts baignée de lueurs qui deviendront rapidement méphistophéliques. Introduite par quatre groupes de fanfares soutenues par des percussions, réparties dans les balcons pour un meilleur effet de spatialisation sonore, le Salut de samedi, la première scène, le Rêve de Lucifer, oppose l’ange déchu avec le joueur d’un songe sur la Pièce pour piano XIII – de Stockhausen. Sous une cape noire aux relents de sorcellerie, Alphonse Cemin se fait l’officiant d’une méditation onirique qui prend l’allure le tour d’une rivalité de Lucifer avec son double. Réduit à une série numérique tour à tour croissante et décroissante, avant quelques indications de jeu déclamées comme des injonctions, le texte sert d’abord l’intensité d’une confrontation remarquablement incarné par le pianiste, et l’aplomb presque écrasant du Lucifer de Damien Pass, dont les graves burinés respirent une fièvre sulfureuse.

La deuxième scène, le Chant de Kathinka ou Requiem de Lucifer, ne s’encombre pas davantage de paroles. Sur fond de projections visuelles réglées par Florent Derex et d’un délicat substrat de percussions nichées dans les balcons, dans un tamis de pénombre bleutée très évocateur, la flûte de Claire Luquiens décline les deux cercles de douze variations, dans un parcours à l’évidente tonalité cosmique où transparaissent les métamorphoses du chat, l’animal symbolique du samedi. L’ensemble s’apparente à un exercice ascétique, d’une fascinante intensité où les repères usuels semblent suspendus dans quelque éther. Cette dilatation du temps se retrouve dans la troisième scène, la Danse de Lucifer, où un visage, à l’expression que l’on pourra juger démoniaque, se dessine au fur et à mesure des danses soulignés par la lente et impérieuse description des traits par Damien Pass. Rehaussant la scénographie de Myrtille Debièvre, les lumières de Catherine Verheyde emplissent la salle des concerts de la Philharmonie, et donnent toute la mesure du spectacle conçu par Damien Bigourdan et Nieto, sous la houlette de Maxime Pascal.

Après près de deux heures et demie sans entracte, le public est invité à prendre le chemin de l’église Saint-Jacques-Saint-Christophe, de l’autre côté du canal, dans une déambulation qui tient lieu d’entracte, avant la touffeur de la nef en cette soirée de canicule où se déroulera le dernier épisode de l’office de Stockhausen, l’Adieu de Lucifer. Pendant près d’une heure, des hommes en bure récitent la Salutation des vertus de Saint-François d’Assise, tout en s’adonnant à des rituels de mortification. L’homophonie des choeurs reprend tour à tour des interventions solistes parfois exaltées. Cette puissante et édifiante atmosphère monacale trouve son issue sur le parvis, où par grappes, les pénitents cassent des noix de coco, exorcisme ultime de la peur, du mal et de la mort dans une réconciliation libératrice, baignée par la tiédeur nocturne. Une soirée certes longue, mais aussi une expérience à vivre : les desseins de Stockhausen sont assurément remplis par le Balcon en ce Samstag aus Licht. On attend, naturellement, la suite du cycle.

Gilles Charlassier

Samstag aus Licht, Stockhausen, conception : Le Balcon, Philharmonie, Paris, 29 juin 2019

©Claire Gaby/J’adore ce que vous faites

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