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Fanny Azzuro, pianiste curieuse et sincère

Fanny Azzuro, pianiste curieuse et sincère

26 décembre 2017 | PAR Victoria Okada

La pianiste française Fanny Azzuro a publié en mai dernier son deuxième disque solo « Impressions 1905 ». En cette fin d’année, le CD suscite toujours l’intérêt, aussi bien du public que de la presse. Un phénomène suffisamment rare pour s’intéresser de près à la personnalité de la musicienne. Cette rencontre a permis de percevoir le visage d’une artiste accessible et ouverte.

Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

F.A. Je m’appelle Fanny Azzuro (en prononçant à l’italienne, avec un accent sur « zou »), ou bien, « azzuro » à la française. Je suis d’origine italienne, j’ai longtemps vécu dans le sud de la France, à Saint-Rémy de Provence, avant de m’installer à Paris pour mes études au Conservatoire Supérieur de Musique et de Danse à Paris, en 2005. J’ai fini mon parcours à l’Académie d’Imola en Italie, avec Boris Petrushanski — c’est un grand pédagogue russe, de renommée internationale, mais encore trop peu connu en France — avec un petit passage à l’Académie Helsinki avec Tulja Hakkila.

Votre dernier disque est intitulé « Impressions 1905 ». Comment est venue l’idée de ce thème ? Et comment avez-vous constitué le programme ?

F.A. J’ai travaillé ce programme en étant plus jeune, à plusieurs périodes de ma vie : les Images de Debussy à 13 ans ; pour Miroirs, j’ai seulement abordé La Vallée des cloches pour l’entrée au CNSM de Paris ; et j’ai joué El Albaicín d’Albéniz quand j’avais 16 ans pour le prix du Conservatoire de Montpellier. C’étaient des pièces que j’avais envie de terminer, intégrant chaque pièce dans le recueil dont elle est issue, et de les réunir. Par ailleurs, je n’avais pas envie de constituer un programme de CD avec un compositeur seul, comme on le fait encore beaucoup aujourd’hui. L’idée de réunir ces pièces m’est venue quand j’étais encore au Conservatoire de Paris. Cela faisait donc longtemps que j’y pensais !
À l’année 1905, il s’est passé beaucoup de choses : la loi sur la laïcité a été promulguée en France ;  des chefs-d’œuvre de la musique de piano ont été composés autour de cette année-là, dont les Miroirs, les premières Images et le troisième cahier d’Ibéria. Cette époque était par ailleurs dominée par un mouvement artistique novateur que l’on appellera plus tard l’impressionnisme. C’est ainsi que j’ai intitulé cet album « Impressions 1905 ».
Et puis, il y a une anecdote musicale importante pour cette année : c’est en 1905 que Ravel s’est présenté pour la dernière fois au Prix de Rome, d’où il est sorti complètement mis à l’écart, tandis que Debussy avait eu son Prix longtemps avant (en 1884).

Est-ce la période que vous affectionnez particulièrement ?

F.A. Le début du 20e siècle est excitant sur le plan musical. Mon premier disque solo était également consacré à cette période, avec des pièces de compositeurs russes : Rachmaninov, Prokofiev et Kapustin. En fin de compte, le 20e siècle m’intéresse beaucoup, et cela fait plusieurs années que je m’y penche. Et puis, la musique française aussi… puisque je suis Française ! Je l’ai travaillée intensément pendant mes études, même à l’étranger… avec un professeur russe ! Oui, c’est drôle, mais j’ai travaillé de la musique française avec un professeur russe et inversement, de la musique russe avec des professeurs français. C’était vraiment enrichissant.

Vous semblez être attachée à Albéniz.

F.A. En effet. Ce compositeur est encore peu joué par des pianistes français. Bien sûr, on le connaît, et il y a des artistes qui ont enregistré ses pièces, comme Roger Muraro ou Hervé Billaut, même un Japonais, Kotaro Fukuma, qui interprète l’Ibéria divinement bien, mais cela n’est pas très courant chez les pianistes français. Albéniz était un excellent pianiste, très virtuose dans la lignée de Liszt, et connaissait parfaitement l’instrument. Il y a donc de grands défis techniques à relever pour bien jouer ses compositions. C’est une écriture extrêmement dense, un peu le même type de densité que Franck sur le plan harmonique. Debussy était d’ailleurs impressionné par son écriture. Si j’ai associé les Miroirs de Ravel à l’Ibéria, c’était pour mettre en relief le caractère virtuose de ces pages, mais aussi le côté espagnol, notamment avec Alborada del gracioso. Ces trois compositeurs étaient finalement très liés les uns aux autres, se reconnaissaient et s’influençaient mutuellement, même si leur appréciation sur les autres n’était pas entière.

Outre vos activités de solistes, vous jouez dans le groupe Spiri Tango Quartet. Qu’est-ce qui vous apporte d’être dans cet ensemble ?

F.A. C’est une chance inouïe de pouvoir jouer avec d’autres musiciens ! La vie de pianiste concertiste est très solitaire, cela devient parfois lourd d’être toujours seul face au piano. Pour ma part, j’ai toujours besoin de communiquer avec d’autres personnes, autant sur scène qu’en répétition : on apprend tellement des autres qui jouent d’autres instruments ! Nous jouons du tango, c’est bien évidemment un tout autre univers que mon répertoire de soliste. Toutefois, nous jouons des pièces écrites, ce qui rejoint la formation classique que nous quatre avons tous reçue. La partition écrite est donc une continuité de ce que nous faisons habituellement. Le tango ouvre un nouvel horizon… enfin, c’était nouveau pour moi quand j’ai commencé. Nous nous y sommes plongés avec beaucoup d’énergie et d’enthousiasme, pour composer et jouer nos propres arrangements. C’est une sorte de grande respiration, cela me permet de m’évader et de souffler. Je sens une pression différente sur scène et je crois que nous arrivons à « décoincer » certain public qui pourrait être figé dans la forme actuelle standardisée de concerts classiques, qui reflète ce milieu encore assez fermé. On touche ainsi un public nouveau qui reviendra peut-être à nos autres concerts, de la musique classique. Je considère qu’il est de notre devoir d’artiste d’aller chercher ce nouveau public, et en ce faisant, si cela nous amène à jouer de la musique d’autres styles, c’est tant mieux ! Même si cela n’était pas initialement notre volonté, cela le devient, tout comme le fait de présenter des concerts. Il est vrai que cela peut paraître délicat quand on a un programme imposant à jouer, normalement par cœur. C’est donc une pression supplémentaire si on doit s’approcher du public en parlant à son attention… mais je trouve important de se prêter à ce jeu, tout aussi le fait de se présenter sur scène dans une autre manière, ne serait-ce que pour la tenue vestimentaire, en s’habillant de façon plus simplement et décontractée.

Mais aujourd’hui, de plus en plus de pianistes jouent avec leurs partitions, et les jeunes interprètent réinventent les concerts.

F.A. C’est vrai ! Le retour à la partition n’est pas gênant et cela m’arrive de temps en temps. En fait, le public n’est pas là pour juger l’artiste, mais pour profiter du moment qui se présente, du plaisir musical. Donc, le rapport entre les musiciens et le public évolue, il doit évoluer. Me concernant, je n’ai pas forcément la volonté de jouer dans de grandes salles très prestigieuses… Quoique, si on me propose d’y jouer, je ne dirai pas non, bien sûr ! (rires) Mais aller jouer dans des salles plus intimes, voire des salles de fêtes ou polyvalentes devant un public qui ne connaît pas forcément ce qu’il va entendre, que ce soit de la musique classique ou du tango, c’est pour moi plus intéressant et excitant ! Car, voilà, on sent qu’on sert à quelque chose, qu’on apporte quelque chose.

Parlez-moi de votre conception du disque, puisque vous venez d’en publier un. Pourquoi les artistes font encore des disques, alors que nous avons aujourd’hui d’autres moyens d’écoute comme le streaming ou le téléchargement ?

F.A. Si le disque existe encore, c’est, à mon avis, pour sa qualité qui demeure irremplaçable. Mais quand on enregistre un disque, c’est aussi pour qu’il soit diffusé sur des plateformes dédiées, sur internet. Aujourd’hui, c’est là qu’on écoute le plus de la musique. Donc, un disque est une carte de visite et permet à l’artiste de se faire connaître partout dans le monde, via ces plateformes, et par conséquent, reconnu par la presse et écouté par des programmateurs. Je ne sais pas si le support disque disparaîtra un jour. Il existe tout de même depuis longtemps. On assiste en ce moment au retour du vinyle qu’on a cru avoir disparu à jamais, alors…
Il y a une autre question, celle du live streaming. On a de plus en plus de salles et d’artistes qui s’y mettent, en direct et en replay. C’est certes très intéressant, mais le danger, c’est qu’avec cette forme, on écoute un concert en zappant, on n’est pas toujours disposé à l’écouter entièrement.

Pour terminer, quels sont vos projets ?

F.A. J’ai deux concerts importants en mars prochain, en hommage aux victimes du terrorisme, les 17 et 18 mars à la Salle Colonne à Paris. Je jouerai avec le Quatuor Hermès, le Duo Jatekok, le Duo Ancelle-Berlinskaïa, le pianiste de jazz Hervé Sellin, le Spiri Tango Quartet… En avril, notre quartet enregistre un nouvel album « Ivresse » en live, toujours à la Salle Colonne. Outre des récitals (Chopin-Debussy-Albéniz et autres programmes) dans différentes régions tout au long de l’année et des tournées du Quartet, j’interpréterai le Concerto en fa mineur de Chopin et un récital au festival « Musique en Mer » en avril, en duo avec Boris Petrushansky en novembre.
Par ailleurs, je vais me concentrer sur des programmes Schumann, notamment les Études symphoniques, le Carnaval et les Scènes d’enfants ; j’ai aussi des projets de duo piano-violon (Fauré, Prokofiev, Schumann), et de trio avec cor, avec mon frère qui est corniste de Deutsche Oper Berlin.

« Impressions 1905 »
La sonorité cristalline et une prise de son assez directe dans une acoustique plutôt sèche créent une sensation d’assister à un concert ou à une séance d’enregistrement, juste devant le piano, dans une salle intime. Les oreilles attentives capteront même des bruits de doigts qui touchent le clavier.
Cette froideur du son accentue le caractère percussif de l’instrument et ne met pas, hélas, toujours en valeur son jeu, d’habitude chaleureux et lumineux.

Maurice Ravel (1875-1937) : Miroirs (1904-1906)
Claude Debussy (1862-1918) : Image Livre I (1905)
Isaac Albeniz (1860-1909) : Ibelia, cahier III (1905-1908)
Fanny Azzuro, piano
1 CD Paraty, 2017. durée : 70’52

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Victoria Okada

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