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Deux personnalités pianistiques au festival du musée Wurth à Erstein

Deux personnalités pianistiques au festival du musée Wurth à Erstein

18 novembre 2021 | PAR Gilles Charlassier

Pour sa cinquième édition, le festival Piano au musée Wurth reste fidèle à sa ligne artistique, où les talents émergents voisinent avec les grands noms du piano. L’après-midi de clôture du dimanche 14 novembre l’illustrent avec les récitals de Virgile Roche et de Claire Désert.

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Après une année blanche en raison de la crise sanitaire, les amateurs retrouvent les habitudes du festin musical du dimanche de clôture au Festival de piano au musée Würth. Concoctée par Olivier Erouart dans un dialogue avec l’exposition Bestia, les animaux dans la collection Würth, la programmation s’attache à accompagner les promesses du piano français, et a noué un partenariat avec Piano campus et son concours. Lauréat de l’édition 2020 où il a été récompensé d’un deuxième prix et de trois prix spéciaux, Virgile Roche propose un récital à l’image de ses affinités avec les répertoires des dix-neuvième et vingtième siècles, déclinant un kaléidoscope de pièces descriptives et suggestives.

La page augurale de Dukas, « La plainte, au loin, du faune… » est un hommage à Debussy qui se souvient du Prélude à l’après-midi d’un faune inspiré par Mallarmé, dans des chromatismes où l’empreinte de Tristan n’est pas absente. Le soliste distribue avec tact la tension et la nonchalance dans cette miniature, lesquelles contrastent avec la volubilité mécanique du Moustique op.66 de Mel Bonis, tandis que Près du ruisseau op.9 distille une atmosphère pastorale qui sert d’introduction aux Petites esquisses d’oiseaux de Messaien, carnet ornithologique didactique avant d’être poétique. La transcription par Balakirev de la mélodie de Glinka L’alouette affirme une virtuosité authentiquement pianistique, en particulier dans la circulation du motif au fil des registres qui en révèle, dans le langage du clavier, les ressources lyriques.

Après ce florilège, c’est un des monuments du piano du dix-neuvième siècle russe que Virgile Roche aborde avec un sens évident de l’évocation et de la fluidité narrative dans l’enchaînement des numéros, mettant en avant les parentés et les ruptures dans la succession des épisodes. La Promenade, distillée avec équilibre, évolue au fil des tableaux et séquences qu’elle voisine, contribuant à la cohérence du cycle. Les accents dramatiques du Gnomus sont contrebalancés par la mélancolie pudique et lancinante d‘Il vecchio castello. La gravité de Bydlo, au son dense mais jamais appuyé, s’insère entre la légèreté des Tuileries et les caquètements amusés du Ballet des poussins dans leurs coques. Cette variété se confirme dans l’opposition sévère entre Samuel Goldenberg et Schmuyle, avec la fébrilité du Marché de Limoges, avant les Catacombes, dont les réserves  préparent, avec le pinceau sarcastique de La cabane sur des pattes de poule, la marche triomphale de La Grande Porte de Kiev, où Virgile Roche semble résoudre tout le puzzle expressif de ce carnet d’images feuilleté avec autant de précision que de naturel.

La clôture de cette édition 2021 revient à une des grandes figures françaises du piano d’aujourd’hui, Claire Désert. La soirée s’ouvre des extraits des Préludes de Debussy – Feuilles mortes ; Ondine ; Bruyères ; Ce qu’a vu le vent d’ouest – un peu tamisés, avec un dessin qui retient un peu les couleurs. C’est dans Schumann que le jeu de l’interprète s’épanouit, avec d’évidentes affinités électives. Les Scènes de la forêt op.82 sont magnifiées avec délicatesse et retenue, sans contraindre l’instinct de l’expression, au fil d’un album qui n’oublie pas de surprendre l’auditeur dans un voyage sonore et poétique dont Claire Désert comprend et fait respirer les ressorts. Après l’Entrée, Les chasseurs aux aguets affirme une vigueur à laquelle répond la tendresse intime des Fleurs solitaires, prolongé par l’étrange douceur du Lieu maudit. Le chant mystérieux de L’oiseau prophète intervient après l’animation du Beau paysage et la bonhomie de L’auberge, et trouve un écho, après les rythmes robustes de la Chanson de chasse, dans l’évanescence de L’adieu. La profonde l’intelligence de la singularité de la narration formelle Schumann dont témoigne la soliste se retrouve, après l’entracte, dans les Etudes symphoniques op.13. Signe d’une assimilation de ce sommet d’exigence pianistique, elle ne cherche pas à exhiber la technique virtuose, qu’elle met au service de la quintessecence dramatique, vivante et sensible, de variations où le piano prend une allure orchestrale. En bis, La cathédrale engloutie de Debussy confirme la palette chatoyante de Claire Désert, dans une lecture d’une finesse admirable, laissant affleurer le halo des ondes recouvrant l’édifice submergé.

Gilles Charlassier

Festival Piano au musée Würth, concerts du 14 novembre 2021, Auditorium du musée Würth, Erstein.

©Julien Bigorne

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