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Le dernier dimanche du Festival de l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache

Le dernier dimanche du Festival de l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache

03 juillet 2018 | PAR Victoria Okada

Le Festival de l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache, dans le département de l’Aisne, est un événement baroque annuel du nord de la France appuyé sur l’Association des Amis du site abbatial. La 32e édition s’est déroulée du 3 juin au 1er juillet, avec une formule fidèle depuis sa création au milieu des années 1980 : deux ou trois concerts chaque dimanche, déjeuner et rencontre avec les artistes entre les concerts. Nous y étions présents le dernier dimanche dont le thème fut Henry Purcell.

Orpheus Britannicus par les solistes du Concert d’Astrée
Dans la matinée, la mezzo soprano Anna Reinhold et trois musiciens argentins du Concert d’Astrée, Mónica Pustilnik et Quito Gato (luths et guitares) et de Luciana Elizondo (viole de gambe), interprètent des extraits de l’Orpheus Britannicus. Ce recueil, qui rassemble des meilleurs airs et songs de Purcell (ca. 1659-1695) fut publié après la mort du compositeur, en deux volumes, en 1698 et en 1702. Le programme de ce dimanche est agrémenté de chansons de compositeurs anglais qui précédèrent Purcell, de la fin du 16e siècle et du début de 17e, autour de l’ère élisabétaine : Tobias Hume, Thomas Morley, Orlando Gibbons, John Dowland et Thomas Ravenscroft.
Si les airs de cette période sont souvent caractérisés par une profonde mélancolie, mais le programme que nos musiciens ont savamment constitué est un mélange agréable de musiques joyeuses et intériorisées, une alternance de l’exubérance et du recueillement. L’exemple le plus flagrant de cette exubérance est sans aucun doute The marriage of the frogge and the mouse de Ravenscroft. L’arrangement pour la partie instrumentale imite les cris de ces deux créatures mais aussi le chat et le canard — on dirait presque des onomatopées — avec des accords fort dissonants. Mais ces éléments, qui n’auront pas tout à fait le droit de cité dans des compositions « savantes », trouvent pleinement leur sens dans cette fable chantée. Le talent d’Anna Reinhold dans ce récit est plaisant ; elle change non seulement le timbre mais aussi la manière de projeter la voix pour la faire correspondre à chaque mot. A noter également l’adaptation vocale qu’elle apporte dans différents airs et chansons. Elle déploie ainsi la belle résonance vocale dans It was a lover and his lass de Morlay (ici aussi « hey ding a ding, ding » sonne comme une onomatopée) avec à la fois coquetterie et grâce, alors que dans Thy hand Belinda de Purcell elle exprime une sorte de paroxysme amoureux, une passion bouillante cachée pour ce qui est inatteignable dans la douleur et désespoir, à travers un timbre tantôt sombre tantôt ouvert. Dans Music for a while de Purcell, elle retient pudiquement son élancée vocale. Anna Reinhold a un timbre cendré et ombragée dans le médium et clair et solaire dans les aigus, presque de soprano. Ces différents coloris créent une personnalité musicale propre, tout de suite reconnaissable. Les instrumentistes, en phase avec la chanteuse, offrent des interprétations délicates, sensibles et expressives, jusqu’à l’arrangement à la manière baroque, donné en bis, de Goodnight, My Angel de Billy Joel par Quito Gato !

abbaye-st-michel-en-thierache-copieMusiques pour la Sainte-Cécile et pour la reine Mary par Le Concert Spirituels
L’ultime concert du 32e Festival est précédé d’une rencontre avec deux musiciennes du Concert d’Astrée (Mónica Pustilnik et Luciana Elizondo, qui jouent ensemble un intermède musical) et Hervé Niquet, autour de la personnalité de Henry Purcell.
Grand connaisseur des musiques de Purcell, à travers plus de 15 ans d’expériences riches dans ce répertoire, Hervé Niquet dirige Le Concert Spirituel dans un effectif équilibré de 13 musiciens et de 13 chanteurs. L’Ode pour l’anniversaire de la reine Mary (Come, ye sons of Art) est une musique festive comme le titre l’indique, mais le Concert Spirituel soigne merveilleusement les moments calmes et les transforme en une quasi-méditation à la fois solennelle et intime. L’éclat des trompettes, le son chaleureux des hautbois et du basson, et le timbre argenté des cordes, créent un ensemble sonore contrasté et théâtral, propice à la circonstance. Le chœur a lui aussi un contraste, non pas dans l’interprétation mais dans la nature des voix, les sopranos et altos d’un côté et les ténors et barytons-basses de l’autre. De manière générale, les tessitures graves sont plus sonores et puissantes, qui semblaient donner un léger déséquilibre avec les aiguës à un ton moins expansif. Le caractère méditatif que nous avons entendu dans l’Ode pour l’anniversaire, prend un autre aspect, beaucoup plus grave, dans la Musique pour les funérailles de la reine Mary, mais l’interprétation ne montre aucune lourdeur ni freine. Un sentiment de dépouillement qui règne dans le poème final, Thou knowest, Lord the secrets of our hearts, est intense d’émotion, douce et douloureuse en même temps. Enfin, pour l’Ode pour la Sainte-Cécile (Hail, bright Cécilia !) constitue elle seule une grande fête. La profusion sonore et la richesse vocale dans une composition simple mais puissante, sont offertes avec une vitalité joyeuse des musiciens sous les battus vigoureux d’Hervé Niquet. Il sait porter à la fin de l’œuvre les interprètes et l’auditoire à une exaltation communicative et collective. L’acoustique de l’église généreuse mais pas trop abondante, idéale pour cette musique cérémoniale, a bien sa part pour provoquer cette effusion de joie.
C’est dans cet entrain que le Festival de l’abbaye de Saint-Michel-en-Thiérache s’est refermé pour une nouvelle aventure.

Crédit phtos : Abbaye de Saint-Michel-en-Thérache et Rencontre avec les musiciens © Victoria Okada ; Les solistes du Concert d’Astrée et Le Concert Spirituel © Jacques Bernard

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