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« Même pas peur ! », vanités, crânes et carpe diem

« Même pas peur ! », vanités, crânes et carpe diem

03 juillet 2018 | PAR Laetitia Larralde

Cet été, la baronne Henri de Rothschild et sa collection centrée sur le thème très particulier de la tête de mort sont mis à l’honneur à la Fondation Bemberg de Toulouse dans le cadre de ses expositions sur le thème des collections et des collectionneurs.

Ce sont cent quatre-vingts objets prêtés par le Musée des Arts Décoratifs de Paris qui nous sont présentés dans les caves de l’hôtel d’Assézat. Trois magnifiques salles voûtées en brique rose ouvrent le parcours avec ces objets minuscules et précieux, pour se poursuivre ensuite dans la collection permanente avec un regard plus large sur le thème des vanités dans l’art allant du 17ème siècle à nos jours.
La collection de la baronne Henri est remarquable par plusieurs aspects. Son thème autour du crâne, niche très spécialisée dans le sujet du macabre lui-même peu abordé est la première singularité. Le fait ensuite que ce soit une femme qui s’intéresse à la mort, alors qu’on les cantonnait généralement à des collections superficielles et décoratives, surprend. Mais surtout le mystère épais qui entourait cette passion étonne. Car bien que les amis et les marchands dans l’entourage de la baronne connaissaient et soutenaient cette collection, elle n’a été rendue publique qu’avec sa nécrologie, et très peu de détails sont connus sur les modes d’acquisitions, les origines ou le pourquoi de cette passion particulière, qui n’a même pas été mentionnée dans la biographie écrite par son mari. Femme forte et indépendante, féministe avant l’heure, on peut imaginer qu’en se consacrant à un passe-temps morbide et masculin elle faisait un pied de nez à la grande famille de banquiers collectionneurs qu’elle avait rejoint par son mariage. Mais peut-être était-ce aussi une conséquence de son métier d’infirmière pendant la guerre, aux côtés de son mari médecin, qui déclencha une fascination pour le corps humain ou un besoin d’exorcisme de la mort.

La collection se répartit en plusieurs thèmes : les objets religieux, les bijoux et accessoires, et les objets de décoration, dont une grande partie de netsuke et okimono japonais. On pourrait s’attendre à une exposition morbide, mais c’est au contraire un parcours ludique et espiègle que l’on découvre. La scénographie d’Hubert le Gall est particulièrement réussie. Il crée une sorte de cabinet de curiosités moderne, composant des paysages miniatures dans les vitrines qui donnent un contexte global aux petits objets compréhensible au premier regard : des mailles d’une chaîne pour les breloques sculptées dans des matériaux parfois insolites, un chapelet hors échelle pour les grains de chapelet, ou encore des globes présentant les statuettes comme des reliquaires. Certaines pièces sont remarquables d’ingéniosité et de finesse. Outre les matériaux utilisés les plus rares et précieux, certains objets gros comme des épingles à cravate sont animés par des mécanismes ingénieux et les crânes claquent des dents qui leur restent et roulent des yeux.

Les grands panneaux noir mat rapportés se retrouvent ensuite dans la collection permanente pour mettre en relief la suite du parcours. Les vanités profanes et religieuses s’intègrent aux collections permanentes de la Fondation selon la même répartition chronologique : d’une part les peintures européennes du XVIIème siècle, et une sélection prestigieuse d’artistes modernes dans la section des impressionnistes d’autre part. On admire Picasso, Braque, Basquiat, Giuseppe Penone ou encore Annette Messager qui ont repris ce thème tombé en désuétude au XVIIIème siècle. Si la présentation de la collection de la baronne est plus axée sur l’aspect décoratif et curieux, la seconde partie du parcours, essentiellement composée de peintures, explore plus en profondeur le thème des vanités. Les œuvres, comme autant de memento mori, poussent à la méditation sur notre condition de mortels, dans une réflexion aux allures très gothiques au XVIIème siècle jusqu’à une approche plus distanciée et épurée au XXème siècle. Cette apposition des deux périodes souligne également combien notre rapport à la mort est différent. Autrefois vu au travers du filtre de la religion et de la promesse d’un monde meilleur, aujourd’hui, la science ayant éclairé le mystère de la mort et repoussé les limites de la vie, les artistes ajoutent un aspect de revendication sociale à leurs vanités contemporaines.

Même pas peur ! est l’occasion de découvrir ou redécouvrir la Fondation Bemberg, projet d’un autre grand collectionneur, M. Georges Bemberg. Récemment enrichies de deux nouvelles peintures dont une de Zurbarán, les galeries du XVIème et XVIIème siècle nous font déambuler dans un décor de grand hôtel particulier, tandis que la collection impressionniste, riche de trente-cinq œuvres de Bonnard et de nombreux autres chefs-d’œuvre tant en peinture qu’en dessin, laisse éclater ses couleurs et sa lumière dans un décor plus épuré.

Cet été, souvenez-vous que vous allez mourir, mais avec art et raffinement, et surtout plus tard que nos ancêtres.

Même pas peur !, collection de la baronne Henri de Rothschild – vanités d’hier et d’aujourd’hui
Fondation Bemberg – Hôtel d’Assézat, Toulouse
Du 29 juin au 30 septembre 2018

visuels : 1- affiche de l’exposition / 2- Vitrine des vanités présentée au sein de l’exposition Même pas peur ! – Fondation Bemberg © Felipe Ribon / 3- Épingle de cravate électrique Gustave Trouvé, 1867 – Legs baronne Henri de Rothschild, 1926 – Musée des Arts décoratifs, Paris © Felipe Ribon / 4- Okimono, XIXe siècle – Legs baronne Henri de Rothschild, 1926 – Musée des Arts décoratifs, Paris © Felipe Ribon / 5- Gerhard Richter, Skull, 1983 © collection Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart © Gerhard Richter 2018 (0304208) / 6- Jean-Michel Alberola, Crâne, 1995 © Kleinefenn Florian © Jean-Michel Alberola / ADAGP 2018

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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