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La danse et le jeune talent à la 39e édition du Festival Piano aux Jacobins

La danse et le jeune talent à la 39e édition du Festival Piano aux Jacobins

22 septembre 2018 | PAR Victoria Okada

Evénement annuel incontournable du monde du piano, le Festival International Piano aux Jacobins à Toulouse invite depuis quatre décennies des pianistes de tous horizons pour offrir un excellent panorama pianistique de notre temps. Les 19 et 20 septembre, nous avons assisté à deux concerts qui ont dit long dans la vivacité de ce milieu ; un projet Cage et danse avec Bertrand Chamayou et Elodie Sicard, et un récital d’un jeune espoir Jean-Paul Gasparian.

Œuvres pour piano préparé de Cage dans sa conception d’origine

Les premières pièces de John Cage (1912-1992) pour le piano préparé — la « préparation » consiste à glisser ou insérer divers objets et matériaux entre les cordes — datent d’entre 1940 et 1945 et sont conçues pour des solos de danse, notamment pour Merce Cunningham (1919-2009).
Le pianiste Bertrand Chamayou, familier des œuvres du compositeur américain, a constaté que la chorégraphie, ou le corps qui se meut en permanence, irait de paire avec les sons de nature changeante émis par des instruments détournés. Il trouve une résonance artistique chez la danseuse contemporaine Elodie Sicard, Talent Danse de l’ADAMI en 2009, et le projet commun est né, pour la perspective du centième anniversaire de la naissance de Merce Cunningham.
Sur la scène de l’ancienne église Saint-Pierre des Cuisines aménagée en salle de spectacle, on voit quatre pianos placés comme quatre points cardinaux pour former un carré avec un large espace au milieu. Outre les sons dus aux « corps étrangers », les doigts — et parfois les coudes — de Bertrand Chamayou produisent des effets pianistiques surprenants et séduisants à ces œuvres particulièrement percussives, à la hauteur de sa réputation de virtuose ouvert à toute possibilité musicale. Les mouvements à la fois souples et fermes d’Elodie Sicard donnent l’impression de spontanéité continuelle, ils semblent toutefois parfaitement réglés. Le musicien change de piano selon les pièces, et la danseuse répond à chaque configuration et caractère de la musique, les deux artistes dialoguant ainsi à travers l’enlacement du son et du déplacement corporel. A plusieurs reprises, pendant que Chamayou prépare le piano pour de nouvelles pièces, Elodie Sicard tantôt propose quelques gestuels qui ressemblent à un échauffement, tantôt se repose pour mieux repartir. Sous la forme d’un cycle d’1 heure 20 minutes environ, les aller-et-venu des sons et des mouvements, en un balancement réciproque, créént une fusion inouïe des deux arts dans une variation infinie de tensions. Et c’est beau.

Jean-Paul Gasparian enthousiasme le public des Jacobins

Il est rare que la première apparition d’un jeune pianiste d’à peine 23 ans enthousiasme à ce point les mélomanes toulousains exigeants. Autant dire que le nom de Jean-Paul Gasparian circule beaucoup chez les connaisseurs qui, même sans avoir écouté en directe, s’accordent à propos de son talent, surtout grâce à son premier disque solo paru en février dernier chez Evidence Classics.
Gasparian commence son récital par les Fantaisies op. 116 de Brahms. Les premières notes en forte, particulièrement énergique, invitant l’auditoire à entrer immédiatement dans son univers, cèdent très vite à un lyrisme plein de finesse. Certes, jusqu’à maintenant, certains critiquaient gentiment son trop plein d’énergie qui engendrait des volumes impressionnants plus ou moins constants. Mais les premières pièces de ce soir montrent avec éloquence qu’il gagne en maturité et en subtilité, avec admirable maîtrise. Il a toujours fait preuve d’une précocité surprenante, mais ces Fantaisies révèle une autre dimension qu’il est en train d’atteindre. Pour mieux s’exprimer sa vision musicale, il n’hésite pas à utiliser la pédale sourdine avec d’innombrables variations, entre profondément enfoncée et à peine perceptible.
Le reste du programme est consacré à Chopin : La Polonaise-Fantaisie et les quatre Ballades. Ici aussi, il fait chanter les passages apaisés avec grande délicatesse et une sonorité ample mais sans aucune exagération. Dans des moments vigoureux, l’équilibre est parfois un peu compromise ; les mélodies ne ressortent pas totalement comme il le voudrait, noyées dans une épaisse tapisserie sonore. Et nous aurions été entièrement séduits si, pour certaines pauses, il avait attendu une centième de seconde de plus avant de reprendre les notes suivantes… Pour autant, la construction de chaque œuvre est convaincante et remarquable est son don de gérer la tension, bien que le lyrisme et l’intensité semblent mieux ressortis ce soir dans Brahms.
Il répond aux applaudissements plus que nourris du publique par cinq bis. Nocturnes en ré bémol majeur et en do mineur, Valses en fa majeur et en mi mineur, et la Polonaise héroïque où Jean-Paul Gasparian offre une magnifique interprétation plus décontractée.

Photos : Bertrand Chamayou © Marco Borggreve-Warner Classic ; Elodie Sicard © companie de l’entre-deux ; Jean-Paul Gasparian © Jean-Baptiste Millot

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Victoria Okada

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